356 – Hélène Rey : retour vers Allais?

Article paru sur "le Temps" le 20 juillet 2017 . Lien

Les jours de la libre circulation des capitaux sont-ils comptés?

En remettant en cause le cadre de la liberté totale de circulation des capitaux, l’économiste française Hélène Rey marche sur les traces d’un géant des sciences économiques: Maurice Allais. Ses travaux pourraient faire date, juge Ludovic Greiling

Référendum sur le Brexit, élection d’un président américain s’affichant comme protectionniste, débat sur l’euro en France… la «déglobalisation» fait parler d’elle depuis un an. Et elle s’invite désormais dans les sciences économiques. Pour la première fois en quarante ans, un économiste établi remet en cause le dogme de la liberté de circulation des capitaux.

Dépendance à l’égard du système américain

Professeure à la London Business School, Hélène Rey étudie depuis dix ans les mouvements des masses monétaires et les corrélations financières entre les différentes régions de la planète. Sa conclusion? Le poids hégémonique du système bancaire américain conduit à une dépendance des pays tiers dans leur choix de politique économique. Contrairement à ce qui est enseigné dans les universités, il n’existe aujourd’hui pas, ou peu, de compensations automatiques dans les échanges entre les nations ouvertes. Ainsi, cette dépendance économique serait valable quelle que soit l’évolution des changes (qui peut être favorable aux pays tiers), et même si leurs banques centrales fixent elles-mêmes les taux d’intérêt à court terme.

Dans le cadre actuel de la libre circulation des capitaux flottants, toute souveraineté monétaire est fortement perturbée, affirme Hélène Rey. Ses travaux ont fait parler d’elle. Invitée aux réunions des banquiers centraux ou aux colloques du FMI, elle a reçu en mai dernier, à Paris, le prix de la Fondation Maurice Allais, une structure visant à remettre au goût du jour les découvertes du premier Prix Nobel français d’économie.

Aujourd’hui considéré comme un pionnier visionnaire, le chercheur avait très tôt critiqué les réformes voulues par les Etats-Unis après la fin du système de Bretton Woods. «Maurice Allais ne s’était jamais départi de son rejet de la liberté totale des mouvements de capitaux», souligne le professeur Bertrand Munier, président du conseil scientifique de la fondation. Et pour cause: celui qui «a parfois publié des théories géniales dans des revues de quatrième ordre» y voyait l’une des causes majeures de la désindustrialisation et du chômage. Dès le début des années 80, il avait montré, graphiques et modèle économique à l’appui, que l’absence de freins domestiques aux mouvements monétaires conduisait à délocaliser les placements financiers en incitant les investisseurs à maximiser les revenus de capitaux, provoquant ici des bulles du crédit et là un assèchement soudain de liquidités. Selon Maurice Allais, ces réformes étaient responsables d’un sous-emploi et d’une désindustrialisation chroniques en Europe. Elles tendaient également à déposséder les Etats de tout pouvoir sur la politique économique et monétaire.

Les leçons de Maurice Allais

Progressivement ignorés, les travaux du grand chercheur sont aujourd’hui remis au goût du jour et de l’époque par Hélène Rey. Dans «Dilemma not Trilemma: The Global Financial Cycle and Monetary Policy Independence» (2015), complété par des analyses récentes, l’économiste montre qu’il existe des cycles mondiaux du crédit qui dépendent d’abord et avant tout de la politique monétaire des Etats-Unis et des choix de placement opérés par les gérants américains. L’Europe, l’Australie, le Japon et même la Chine protectionniste sont fortement «dollarisés», détaille-t-elle, et le moindre mouvement de taux aux Etats-Unis se répercute assez vite sur leurs économies. A leur détriment.

Les études empiriques ne montrent guère les effets positifs de la libre circulation des capitaux, mais plutôt que cette libre circulation perturbe à la fois les politiques des pays et les marchés d’actifs financiers

Bertrand Munier, président du conseil scientifique de la Fondation Maurice Allais

«Le cycle financier global ne peut pas être apprivoisé en se basant seulement sur les taux d’intérêt domestiques pour parvenir à une stabilité de la production et du système financier [local]. Il est donc nécessaire d’utiliser d’autres instruments, comme des règles macro-prudentielles et parfois des contrôles de capitaux», affirme Hélène Rey. Un pavé dans la mare de la recherche économique actuelle. «En contradiction avec les enseignements du modèle de croissance orthodoxe, les études empiriques ne montrent guère les effets positifs de la libre circulation des capitaux, mais plutôt que cette libre circulation perturbe à la fois les politiques des pays et les marchés d’actifs financiers», insiste le professeur Munier.

On l’oublie souvent, mais des contrôles de capitaux étaient appliqués jusque dans les années 70. Ils participaient à la stabilité économique locale, si l’on en croit les modèles économiques développés par Maurice Allais. Dans ce cas, pourquoi avoir mis fin à l’ancien système? Selon le Prix Nobel, des acteurs économiques en ont tiré un profit considérable. Ce sont les multinationales américaines qui ont incité Washington à imposer de telles réformes financières, dénonçait-il il y a une quinzaine d’années. Le fait est que la mondialisation financière semble avoir provoqué une importante concentration de richesse et de pouvoir. En 2011, une étude de l’Ecole polytechnique de Zurich («The network of global corporate control») avait détaillé la toile des propriétés des 43 000 plus grandes entreprises transnationales. Il en ressortait que seules 147 d’entre elles contrôlaient près de la moitié du réseau. On y trouvait principalement des sociétés financières, au premier rang desquelles… les géants états-uniens.

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