285 – Santi : plaidoyer pour la dette

Mardi 11 Mars 2014 sur Marianne: Michel Santi*

 

L’État doit donc mettre l’ensemble de ses ressources et de ses possibilités au service de la nation. À cet effet, les déficits publics ne doivent rencontrer aucun obstacle ni aucune limite, si ce n’est l’accomplissement de la raison même d’exister d’un État, à savoir le rétablissement du plein emploi.

Dans le cadre de la mise en place de l’Union européenne, des quotas stricts en matière de dépense publique furent imposés tout en éloignant des États membres toute possibilité et toute tentation d’exploiter les vertus de la création monétaire. Pour ce faire, une Banque centrale européenne (BCE) fut mise en place selon un modèle en déconnexion totale avec les politiques budgétaires et fiscales des pays membres. Les fondateurs de cette Europe ultralibérale considéraient en effet que l’argent est tellement suspect que son usage doit strictement être surveillé par un organisme sur lequel les États n’auraient aucun droit de regard. L’argent était cette boîte d’allumettes que l’on enlève à l’enfant, non sans le réprimander. Dès sa création, la BCE fut donc autiste ! De même, dès la mise en place de l’euro, la souveraineté monétaire de chaque nation membre fut-elle délibérément piétinée…

Ce contre-exemple européen est particulièrement éloquent car, ce faisant, tous les ingrédients d’une conflagration pire encore que celle de la Grande Dépression furent volontairement mis en place. Alors qu’il est tout à la fois naturel et légitime que l’État use de l’argent comme levier vis-à-vis de l’activité économique, pour subvenir aux besoins de certains groupes sociaux, pour faire payer (ou contribuer) d’autres, ou pour monopoliser des ressources. Cet acte lourd et fondamental de « monétisation » est effectivement omniprésent dans l’expression de l’État. En période de crise, seul l’État peut – et doit ! – nager à contre-courant en affichant plusieurs lignes de défense.

Sa banque centrale peut tout d’abord accorder des prêts sans limite aux établissements financiers subissant une dévalorisation de leurs investissements et des retraits massifs de leurs dépôts. En outre, la banque centrale agit à un autre niveau qui consiste à racheter les actifs à risques et ceux dont plus personne ne veut, jusque-là détenus par les banques et par les entreprises. Le but étant d’éviter le mal absolu qu’est la « déflation par la dette » décrite par Irving Fisher. L’utilisation par la banque centrale de sa monnaie prévient ainsi la vente généralisée des actifs, des titres et autres valeurs de la part d’opérateurs en mal de liquidités. Ventes qui provoqueraient une spirale baissière affectant toute la classe des investissements. La banque centrale peut enfin mettre à disposition du gouvernement les sommes pour assurer la relance de la demande agrégée, avec un impact bénéfique sur la croissance.

Seule cette « danse du dollar », pour reprendre l’expression significative de l’économiste Fisher, est à même d’assurer la reprise économique. Pourtant, les États ont été persuadés par les « experts » qu’ils ne pouvaient strictement plus se permettre de dépenser plus. Pendant que les économies dépérissaient et que les gouvernements européens étaient menottés par leurs déficits, les interventions de la BCE se limitaient donc, en dépit du bon sens, à leur plus stricte expression. Car une banque centrale n’est restreinte par aucune limite dans sa faculté de création d’argent, quand un gouvernement peut au même moment se retrouver à court de fonds sans être en mesure de sauver son économie. Un État qui refuse de faire appel à sa banque centrale ne peut donc invoquer aucun prétexte légitime le prévenant de redresser son activité économique et de rétablir l’emploi. C’est pourquoi il est crucial de comprendre comment ce monopole de création d’argent fonctionne et comment il peut – et doit – être mis au service de l’intérêt général. En l’absence de cette détermination, l’action de l’État est inefficace, ou ne l’est que pour une minorité. Ce qui dégénère en « pauvreté au milieu d’abondance », pour reprendre les termes de Keynes, qui illustrait parfaitement son propos en décrivant un contexte « où les maisons viennent à manquer mais où nul ne peut habiter dans celles qui existent par manque de moyens » !

L’État doit donc mettre l’ensemble de ses ressources et de ses possibilités – y compris monétaires, bien sûr – au service de la nation. À cet effet, les déficits publics ne doivent rencontrer aucun obstacle ni aucune limite, si ce n’est l’accomplissement de la raison même d’exister d’un État, à savoir le rétablissement du plein emploi. Quand les politiques comprendront-ils enfin que les dettes font partie intégrante du fonctionnement et du train de vie d’un État ?

(*) Michel Santi est économiste, auteur de « L’Europe, chronique d’un fiasco politique et économique », « Capitalism without conscience » . Son dernier ouvrage est  «Splendeurs et misères du libéralisme»  (l’Harmattan)

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9 commentaires pour 285 – Santi : plaidoyer pour la dette

  1. Hadrien dit :

    C’est pourquoi l’iconoclaste suisse (M. Santi) devrait décoiffer le notre (J. Attali) qui s’est un peu emmêlé les pinceaux sur son blog:
    http://www.attali.com/actualite/blog/geopolitique/france-allemagne-osez !
    Jugeons plutôt:

    La démarche d’ATTALI :

    SON CONSTAT D’ÉCHEC
    « Tous les pays membres de la zone euro ont maintenant adopté une même stratégie économique, celle de la recherche d’une amélioration de leur compétitivité par une politique de l’offre…
    La France, la dernière, après l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, et tous les autres, vient d’adopter explicitement cette stratégie…
    Pour l’instant, cette stratégie ne fonctionne pas ; dans aucun pays de la zone euro ; dans aucune dimension de la crise : le chômage ne se réduit nulle part ; la croissance ne revient pas ; le déficit reste élevé ; le ratio dette publique/PIB augmente inéluctablement.

    SES CRAINTES DU PIRE
    « Tout cela mènera à la catastrophe : on constatera, très vite, que la rigueur ne résout aucun des problèmes concrets que rencontrent les citoyens.
    On verra resurgir les partis prônant le retour à la dette, au déficit, à la fuite en avant, et même, à la sortie de l’euro pour adopter une politique explicite de soutien à la demande et de dévaluation compétitive!

    SA SOLUTION: CONTINUER DE RÊVER… AVEC LES MÊMES
    (La «rilance» , la baisse de l’euro avec l’Allemagne, etc.)
    « Pour l’éviter, une seule stratégie : compléter la nécessaire politique de rigueur de chacune des nations surendettées par une politique de relance d’une zone euro n’ayant elle, aucune dette. Et qu’elle a donc une capacité d’emprunt d’au moins 1000 milliards d’euros…
    Et si, de plus, la zone euro se donne une stratégie cohérente , et concertée sur les marchés, conduisant à une baisse relative de l’euro face au dollar, le retour de la croissance en Europe est assuré.»
    Sans oublier:
    « l’Allemagne, et les deux Banques européennes , ne pourront qu’accepter »…!

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  2. Hadrien dit :

    Alors que l’arrogance allemande n’a plus de limites…

    [La financiarisation a réussi à mettre la main sur le pouvoir judiciaire, après avoir mis le joug aux pouvoirs législatifs et exécutifs dans le monde occidental. Il y a dès lors bien des raisons d’être préoccupé pour l’avenir de la démocratie et la paix des peuples (…)

    Le communiqué de presse que la Cour constitutionnelle allemande a publié le 7 février 2014 pourrait représenter «le début de la fin» de la zone euro. La remise en question, par la majorité des juges de cette cour, du programme mis sur pied par la Banque centrale européenne (BCE) permettant le rachat illimité d’obligations des États membres de l’Euroland («Outright Monetary Transactions», OMT) revient à verser de l’huile sur les braises de la crise qui continue de sévir notamment dans les pays dits «périphériques» de l’Union monétaire européenne. Si les acteurs majeurs sur les marchés financiers globalisés n’ont pas (encore) réagi de manière virulente à la décision de la cour allemande, cela peut être dû à l’incertitude soulevée par le texte qu’elle a publié et dont la précision juridique contraste visiblement avec l’ambiguïté en ce qui concerne les principes de politique économique (un domaine pour lequel les juges de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe n’ont pas de compétences institutionnelles, voire de capacité analytique éprouvée)….]

    Suite et source ci-dessous (Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, en Suisse, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada)

    http://www.hebdo.ch/les-blogs/rossi…

    Toutes proportions gardées, cette main mise unilatérale par la cour constitutionnelle de Karlsruhe rappelle l’Anschluss et l’annexion des Sudètes, au nom de l’espace vital d’un seul peuple !
    Effectivement, on s’approche du dénouement…

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  3. brunoarf dit :

    Jeudi 13 mars 2014 :

    Le PIB de l’Irlande a baissé de 2,3% au quatrième trimestre.

    Le produit intérieur brut de l’Irlande s’est contracté de 2,3% au dernier trimestre 2013, une mauvaise nouvelle pour une économie qui montrait de timides signes de reprise après sa sortie l’an dernier d’un plan d’aide de l’Union européenne et du Fonds monétaire international.

    A propos de l’Irlande :

    Chômage : 11,9 %.
    Chômage des jeunes : 26 %.

    http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_PUBLIC/3-28022014-AP/FR/3-28022014-AP-FR.PDF

    2007 : dette publique de l’Irlande : 47,150 milliards d’euros, soit 24,9 % du PIB.
    2008 : dette publique de 79,602 milliards d’euros, soit 44,2 % du PIB.
    2009 : dette publique de 64,4 % du PIB.
    2010 : dette publique de 91,2 % du PIB.
    2011 : dette publique de 104,1 % du PIB.
    2012 : dette publique de 117,4 % du PIB.
    Fin septembre 2013 : dette publique de 204,696 milliards d’euros, soit 124,8 % du PIB.

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  4. bebecadum dit :

    Vous dites, cher monsieur,

    L’État doit donc mettre l’ensemble de ses ressources et de ses possibilités – y compris monétaires, bien sûr –….. Quand les politiques comprendront-ils enfin que les dettes font partie intégrante du fonctionnement et du train de vie d’un État ?

    A vous lire on croirait que la fonction essentielle d’un état serait de créer des déficits. Ce qui entraine une activité, et donc de l’emploi, qui in fine comblerait ce déficit.

    La chose ressemble furieusement à une économie où la moitié des acteurs seraient patrons de bistrot et l’autre moitié serait piliers de comptoir.
    Je doute qu’une telle économie soit viable.

    Bête question?
    Qui vous empêche, vous, de créer du déficit?

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  5. Renaud dit :

    bébécadum, vos dépenses sont mes revenu (et inversement). Ce que l’histoire fait comprendre, entre autres, c’est que les piliers des bistrots sont patrons d’autres bistrots et que la VARIÉTÉ des spécialités de bistrots, alias division du travail, et donc -activation- de la DEMANDE ! est le nerf d’une l’économie créative. C’est schématique, mais c’est la structure du fonctionnement sain de l’économie, sinon ce serait comme si je payerais mon voisin (qui a le même logement que moi) pour faire mon ménage et lui me payerait pour faire son ménage…

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    • bebecadum dit :

      C’est vrai que vos dépenses sont mes revenus, à condition que nous ayons échangé un bien quelconque.
      Vous pouvez échanger quoi que ce soit pour le « fun » . Mais dans ce cas vous avez « apporte du charbon à Newcastle »
      « To bring coal to Newcastle ». Cette ancienne expression anglaise désigne une action économiquement insensée.

      Encore et toujours je doute qu’un tel système soit économiquement rentable.

      L’autre question reste posée.
      Qui vous empêche, vous, de créer du déficit?
      Pourquoi ce qui est bon globalement, est mauvais individuellement?

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      • A-J Holbecq dit :

        simplement parce que vous (ni moi) ne pouvons créer de monnaie, celle acceptée par l’État en paiement des taxes et impôts (cf le néochartalisme)

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  6. brunoarf dit :

    A propos de l’Espagne :

    2007 : dette publique de 382,307 milliards d’euros, soit 36,3 % du PIB
    2008 : dette publique de 40,2 % du PIB
    2009 : 54 % du PIB
    2010 : 61,7 % du PIB
    2011 : 70,5 % du PIB
    2012 : 86 % du PIB
    2013 : dette publique de 960,640 milliards d’euros, soit 93,9% du PIB

    Espagne : record de la dette publique fin 2013.

    http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/03/14/97002-20140314FILWWW00103-espagne-record-de-la-dette-publique-fin-2013.php

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  7. brunoarf dit :

    A propos de l’Italie :

    2007 : dette publique de 1605,1 milliards d’euros, soit 103,3 % du PIB.
    2008 : dette publique de 1671 milliards d’euros, soit 106,1 % du PIB.
    2009 : 116,4 % du PIB.
    2010 : 119,3 % du PIB.
    2011 : 120,8 % du PIB.
    2012 : 127 % du PIB.
    2013 : 132,6 % du PIB.

    Italie : record de la dette publique fin 2013.

    Recul du PIB italien et envolée de la dette.

    La dette publique italienne, la deuxième de la zone euro rapportée au PIB après celle de la Grèce, a inscrit un nouveau record, à 132,6 % du PIB en 2013, précise l’institut national de la statistique Istat, après 127 % en 2012.

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/03/03/recul-du-pib-italien-et-envolee-de-la-dette_4376655_3234.html

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