266 – Sur le blog de Jean Gadrey

A.-J. Holbecq sur les dettes NETTES publiques ET PRIVÉES

Premier billet de l’année, un billet invité sur la dette, ou plutôt les dettes, signé par André-Jacques Holbecq, dont j’ai reproduit l’analyse, avec son accord, après une courte introduction personnelle.
La crise des dettes est loin d’être en voie de règlement. Ce qui a été décidé ne fait que repousser les échéances. Il faut donc en poursuivre l’analyse.

J’avais dans un billet du 31 janvier 2012, critiqué les usages trompeurs du ratio : dette publique/PIB. L’un des arguments portait sur la différence entre la dette brute, seule utilisée dans les chiffres des média et des politiques, et la dette nette. J’écrivais notamment : « l’indicateur dette publique/PIB s’inscrit dans l’idéologie libérale-croissanciste… POUR LA FRANCE, LA DETTE PUBLIQUE NETTE ETAIT EN 2007 A 35,7 % DU PIB. Pour l’Allemagne à 42,5 %, comme pour les Etats-Unis. Pour la Grèce à 82 %, comme pour le Japon. Et pour l’Italie à 87 %. »

Dans ce qui suit, André-Jacques Holbecq élargit fort opportunément l’analyse en la faisant porter aussi sur les dettes NETTES PRIVÉES (ménages, entreprises non financières, institutions financières). Le diagnostic ainsi obtenu vaut le détour. Je retiens entre autres cette citation : « C’est par pure idéologie que le Traité de Maastricht veut limiter la seule dette brute des administrations publiques sans s’intéresser à celle des autres agents. Mais c’est une idéologie très libérale car dans les faits la limitation de la dette brute des administrations les oblige à réduire les services publics au profit des services marchands fournis par les entreprises (ceux dont la dette brute n’est aucunement « limitée »).»

Analyse et chiffres (pour l’année 2011) reçus récemment de André-Jacques Holbecq

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POURQUOI UTILISER LES DETTES NETTES PLUTÔT QUE LES DETTES BRUTES ?

Pour tout agent économique il est possible de faire un bilan, c’est-à-dire de construire un tableau en deux colonnes. La colonne dite « actifs » retrace ce que possède cet agent et qui comprend « actifs non financiers » (patrimoine physique) et des créances sur d’autres agents (ou « actifs financiers ») . La colonne dite « passifs » comptabilise ses dettes envers les autres agents. L’I.N.S.E.E. regroupe les agents économiques en cinq ensembles : les entreprises non financières, les sociétés financières (banques et assurances), les ménages (les particuliers), les institutions sans but lucratif (les associations) et les administrations publiques (l’État, les collectivités territoriales, les administrations diverses et la sécurité sociale). Les dettes nettes sont beaucoup plus représentatives de l’état des agents économiques que les dettes brutes le plus souvent utilisées (la dette publique dont on nous rebat les oreilles est une dette brute)
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Quelles sont les endettements des différents groupes de la société française ?
Chiffres issus du Tableau Économique d’Ensemble de l’INSEE pour 2011
Les montants indiqués sont en milliards d’euros

ACTIFS FINANCIERS
Institutions sans but lucratif : 73,6
Ménages : 3962,1
Administrations Publiques : 921,7
Sociétés financières: 12285,5
Sociétés non financières : 4724,4
Total, économie nationale : 21967,3

PASSIFS FINANCIERS (DETTE BRUTE)
Institutions sans but lucratif : 24,5
Ménages : 1312,4
Administrations Publiques : 2177,8
Sociétés financières: 11937,9
Sociétés non financières : 6837,9
Total économie nationale : 22290,5

Il ne faut pas s’inquiéter outre mesure du montant phénoménal de la dette brute des Sociétés Financières (plus de six fois le PIB de la France): une bonne partie de leur passif est simplement ce que nous appelons « la monnaie » c’est-à-dire nos dépôts à vue et nos dépôts à terme. En face de ces passifs les banques détiennent des actifs qui, nous l’espérons, ne sont pas tous pourris.
actifs-passifs-2011-1.jpg

On voit clairement que la dette brute des administrations publiques est cependant loin derrière celle des sociétés non financières (entreprises). C’est donc par pure idéologie que le Traité de Maastricht veut limiter la seule dette brute des administrations publiques sans s’intéresser à celle des autres agents. Mais c’est une idéologie très libérale car dans les faits la limitation de la dette brute des administrations les oblige à réduire les services publics au profit des services marchands fournis par les entreprises (ceux dont la dette brute n’est aucunement « limitée »).

SOLDES FINANCIERS NETS ACTIFS – PASSIFS (ENDETTEMENT OU SURPLUS):
Institutions sans but lucratif : 73,6 – 24,5 = 49,1
Ménages : 3962,1 – 1312,4 = 2649,7
Administrations Publiques : 921,7 – 2177,8 = -1256,1
Sociétés financières: 12285,5 – 11937,9 = 347,6
Sociétés non financières : 4724,4 – 6837,9 = – 2613,5
Total, économie nationale : 21967,3 – 22290,5 = – 323,2
(le solde négatif de -323,2 Md€ est le solde extérieur cumulé, c’est-à-dire principalement les cumuls dans le temps des balances commerciales négatives)

soldes-financiers-2011-2.jpg

On a bien :
Soldes ISBL + Soldes Ménages + Soldes APu + Solde SF + Solde SNF – Solde extérieur = 0
Ou :
Soldes ménages + Soldes entreprises + Soldes Administrations = Solde extérieur
Ou
Solde Privé + Solde Etat = Solde extérieur

SOLDES FINANCIER + PATRIMOINE (SOLDES NON FINANCIERS)

Institutions sans but lucratif : 49,1 + 54,9 = 104,0
Ménages : 2649,7 + 7657,1 = 10306,8
APu : -1256,1 + 1763,4 = 507,3
Sociétés financières: 347,6 + 278,1 = 625,7
Sociétés non financières : – 2613,5 + 4189,5 = 1576,0
Total, économie nationale : – 323,2 + 13942,9 = 13619,7

patrimoine-total-2011-3.jpg

On remarque que :
– Les prêts des ménages riches profitent pour environ deux tiers aux sociétés non financières et pour un tiers aux administrations publiques. Ces capitalistes (ou rentiers) fournissent cette épargne et en perçoivent les revenus
– Les dettes nettes des administrations publiques ne s’élèvent qu’à un peu plus de la moitié de celles des sociétés non financières.
– La dette publique brute est le total cumulé des passifs annuels antérieurs. C’est ainsi qu’au 31 décembre 2011, la dette brute de l’ensemble des administrations publiques françaises s’élevait à 2177 Md€ . Il s’agit de la dette de l’ensemble de ces administrations envers les autres agents. La dette calculée au sens de Maastricht est un peu plus faible à fin 2011: 1717 Md€
Mais les administrations publiques ont aussi des « actifs financiers » qui étaient de 921,7 Md€. Si on déduit ces actifs de la dette brute on obtient la dette publique nette (« au sens de Maastricht ») de 795,3 Md€ (dette nette totale de 1256,1 Md€ ).

Sans compter les actifs non financiers (terrains, bâtiments, actifs produits, etc) dont la valeur est estimée par l’INSEE à 1763,4 Md€
(Cliquez sur les tableaux pour les agrandir)

passifs1.jpg

actifs1.jpg


2 commentaires de “A.-J. Holbecq sur les dettes NETTES publiques ET PRIVÉES”

  1. lee dit : le 4 janvier 2013 à 13:54 Ici, une évaluation de la dette par rapport au patrimoine :En ajoutant dette nette de l’Etat et patrimoine net de la population, on obtient en quelque sorte le ” patrimoine liquide net ” du pays : soit environ 490 % du PIB en Italie, contre seulement 340 % en Finlande, soit un peu moins de 130 000 euros par habitant en Italie, et un peu plus de 120 000 en Finlande. On comprend mieux pourquoi des Finlandais veulent que ce soit avant tout les Italiens qui assument la dette de leur Etat.http://s182403251.onlinehome.fr/spip.php?article886

  2. Jean-Michel Masson dit : le 4 janvier 2013 à 17:44 Les “entreprises” oligarchiques locales vont donc pouvoir emprunter sans limite pour acheter des services publics bradés afin, officiellement, rembourser “la dette”, mais pratiquement pour enfoncer le clou rouillé du libéral-totalitarisme toujours plus loin. Comment compte-t-on les dettes environnementales et la dette climatique?

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Un commentaire pour 266 – Sur le blog de Jean Gadrey

  1. brunoarf dit :

    Jeudi 10 janvier 2013 :

    Une dépêche de l’AFP fait le point sur la faillite de Chypre : la troïka – Fonds monétaire international, Union européenne et Banque centrale européenne – va devoir prêter 17 milliards d’euros à Chypre.

    Lisez cette dépêche AFP :

    Le sauvetage de Chypre risque d’occuper la zone euro pendant plusieurs mois.

    La zone euro commence l’année avec le dossier complexe de l’aide à Chypre, mais une décision semble impossible dès la fin janvier, comme prévu, car les besoins du pays sont encore mal connus et le calendrier politique défavorable, selon plusieurs responsables européens.

    Le commissaire européen aux Affaires économiques, Olli Rehn, et le président de l’Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, s’étaient prononcés fin 2012 en faveur d’une décision au cours de la prochaine réunion des ministres des Finances de la zone euro, le 21 janvier.

    Les autorités chypriotes avaient estimé avoir besoin de 17 milliards d’euros sur quatre ans, dont 10 milliards pour renflouer les banques.

    Une des premières tâches des ministres des Finances de la zone euro va consister à évaluer les besoins financiers réels de l’île. Une aide de 17 milliards d’euros équivaut au PIB du pays. Cela signifie que la dette risque d’atteindre 200 % du PIB, ce qui « n’est pas soutenable », explique une des sources interrogées. En revanche, « si les besoins sont en fait de 10 milliards d’euros, cela fait une différence ».

    Le caractère urgent de l’aide est aussi en question, selon la même source, qui rappelle que les autorités chypriotes avaient d’abord dit que le pays ne tiendrait pas financièrement au-delà de 2012, avant de parler de mars 2013.

    Mais d’autres questions doivent aussi trouver leurs réponses. « Parmi les éléments du dossier chypriote, il y a le fait que le secteur bancaire représente 800 % du PIB. Il y a aussi une dimension russe et une dimension de blanchiment d’argent », selon un autre diplomate.

    http://www.lorientlejour.com/category/%C3%89conomie/article/795466/Le_sauvetage_de_Chypre_risque_d'occuper_la_zone_euro_pendant_plusieurs_mois.html

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