165 – Le bon docteur Keynes

Extrait d’un article de Frédéric Lordon sur « Le Monde Diplomatique  » d’avril 2011 intitulé  « L’extension du domaine de la régression. » et repris en intégralité par « Tout sur la Chine« 

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La médecine du bon docteur Keynes

Quant à la compétitivité, il faut vraiment une logique à œillères pour ne l’envisager que du côté du coût salarial et jamais de celui du taux de change. Les Allemands doivent pourtant en avoir une vague idée, sachant bien qu’une éventuelle sortie de l’euro verrait leur nouveau mark sensiblement réévalué… et l’avantage compétitif de leur belle décennie de déflation salariale aussitôt partir en fumée. Or un schéma raisonné de gestion des soldes commerciaux et des taux de change a été donné de longue date par John Maynard Keynes avec son projet de  » chambre de compensation internationale  » (International Clearing Union, ICU). La prémisse fondamentale en est que les marchés financiers sont constitutivement incapables de procéder à des ajustements ordonnés – pas de chance évidemment pour une époque qui a choisi de tout leur confier. C’est pourquoi, aux emballements systématiquement déstabilisateurs des marchés, il faut préférer des procédures institutionnelles et politiques de correction des déséquilibres.

L’ICU keynésienne proposait un volet de financement des soldes déficitaires des balances des paiements. Mais elle offrait également des mécanismes institutionnels d’ajustement des taux de change. Chaque pays s’y voyait allouer un quota de déficit ou de surplus commercial. Passé le quart de ce quota, un pays déficitaire était autorisé à dévaluer de 5 %, davantage encore au-delà. Mais la grande innovation de l’ICU consistait à mettre à contribution directement les pays excédentaires. Seul le matraquage à la compétitivité, mêlé de reliquats mercantilistes, a pu faire passer l’excédent commercial pour une incontestable vertu. Or l’excédent est le plus souvent le fruit d’une stratégie non coopérative d’avantage compétitif unilatéral exercée sur le dos des autres – à l’image de l’Allemagne qui fait payer sa déflation salariale à ses partenaires européens en manque à croître. L’ICU applique aux pays excédentaires un système de taxation progressive, en fonction de seuils d’excédents prédéfinis, afin de décourager leur stratégie unilatérale et de les inciter à une relance qui rééquilibre leur solde et améliore par là même les déficits (et la croissance) de leurs partenaires.

Monnaie commune à deux niveaux

On objectera que ce sont désormais les marchés qui déterminent les taux de change et non les ajustements ciblés décidés dans des bureaux gouvernementaux, et que tout projet de dévaluation finit régulièrement en tempête monétaire. C’est la raison même pour laquelle il faut soustraire ces ajustements aux marchés ! Si une ICU n’a aucune chance de se substituer au marché mondial des changes, elle peut en revanche offrir son modèle à une eurozone qui fonctionnerait sur le schéma d’une monnaie commune à deux niveaux (12) : monnaie unique pour les relations monétaires extérieures, mais admettant à l’intérieur des dénominations nationales à des parités non plus irrévocablement fixes, mais ajustables selon des mécanismes entièrement politiques et institutionnels du type ICU. Disons clairement qu’une telle monnaie commune ne pourrait engendrer à elle seule des miracles de croissance par les exportations : il n’y a jamais que 120 milliards de dollars d’excédent allemand (13) à redistribuer pour toute l’eurozone… Mais elle aurait au moins offert quelques appréciables degrés de liberté dans la période présente, notamment en donnant la possibilité aux pays d’où la crise européenne est partie – Grèce, Portugal et Irlande, tous trois déficitaires commercialement (14) – de dévaluer et de trouver des relais de croissance capables de rendre plus soutenables leurs ratios de dette publique (15). Enfin, par-dessus tout, en changeant profondément la façon de penser et de régler les compétitivités relatives à l’intérieur de l’Union, elle nous libérerait de facto du fléau régressif des  » pactes pour l’euro « .

On dira que toutes ces pistes tiennent du rêve éveillé et n’ont pas la moindre chance de voir le jour dans les conditions présentes. Et c’est vrai ! Mais il se pourrait précisément que les conditions changent. Il faudra douze ou dix-huit mois pour que l’absurdité de la rigueur générale soit avérée et que, les ratios dette/PIB continuant leur irrésistible ascension, les marchés en prennent une conscience claire. Ce jour-là, ce n’est pas la pauvre EFSF, même aux moyens gonflés, qui pourra rattraper les défauts simultanés auxquels mèneront tous les taux d’intérêt emballés. Un scénario de fracture de la zone euro n’est pas moins probable qu’en décembre dernier. Pour le bloc qui se sera débarrassé des obsessions allemandes, la page sera à nouveau blanche, et l’occasion donnée de reconstruire autrement.

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(12) Selon une proposition qui a aussi été émise par Aurélien Bernier, Désobéissons à l’Union européenne !, Mille et une nuits, Paris, 2011, et Jacques Sapir, La Démondialisation, Seuil, Paris, 2011.
(13) Données Eurostat 2009.
(14) Avec des balances courantes respectivement de 11 %, 10,31 % et 2,94 % du PIB en 2009.
(15) Comme l’attestent a contrario les dégradations successives de la note portugaise pour cause de  » croissance insuffisante « .

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6 commentaires pour 165 – Le bon docteur Keynes

  1. BA dit :

    Vendredi 15 avril 2011 :

    BONDS EUROPE/Nouveau record sur les taux grecs et portugais.

    Paris (awp/afp) – Les taux grecs et portugais dépassaient à nouveau vendredi leur plus haut historique depuis la mise en place de l’euro et les rendements longs irlandais continuaient à se tendre alors que les pressions pour restructurer les dettes de ces pays se multiplient.

    A 18H00 HEC (16H00 GMT), les taux grecs à 10 ans grimpaient à 13,712 %, contre 13,156 % la veille à la clôture.

    Les taux portugais à 10 ans montaient pour leur part à 8,868 %, contre 8,767 % la veille.

    “De plus en plus de personnes très écoutées par les marchés évoquent une restructuration de la dette pour plusieurs pays de la zone euro”, a commenté Patrick Jacq, stratégiste obligataire chez BNP Paribas.

    Ainsi, pour Mohamed El-arian, PDG de Pacific Investment Management Company (PIMCO), le plus gros fonds de gestion obligataire au monde, une restructuration des dettes grecque, portugaise et irlandaise est inévitable, alors que l’Espagne devrait être épargnée, selon un entretien accordé jeudi soir à la chaîne américaine CNBC.

    http://www.romandie.com/infos/news/201104151900190AWPCH.asp

    Portugal : taux des obligations à 10 ans : 8,997 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPT10YR:IND

    Irlande : taux des obligations à 10 ans : 9,709 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GIGB10YR:IND

    Le plus hallucinant, c’est la Grèce :

    Grèce : taux des obligations à 2 ans : 18,504 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GGGB2YR:IND

    Grèce : taux des obligations à 5 ans : 15,696 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GGGB5YR:IND

    Grèce : taux des obligations à 10 ans : 13,826 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GGGB10YR:IND

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  2. gilles dit :

    Dilemme idéologique

    Il me semble que les dirigeants de l’UE sont dans un dilemme dont il est difficile pour eux de sortir avec les oeillères idéologiques dont ils sont encore pourvus ( jusqu’à quand ? ).
    
Je m’explique : outre la paix et la reconstruction, un des buts de la « construction » européenne était et est toujours d’imposer une camisole ordo-libérale.
    

Voir les travaux de François Denord et son ouvrage : « L’Europe Sociale n’aura pas lieu » ( que je vais acheter ).

    

Voir la critique de ce livre sur le blog  : « La lettre volée »…
    




    Extrait du blog :
[…]Les points communs des ordo-libéraux, c’est d’être convaincus que le libre marché doit être construit, que la tâche même de la politique devient celle d’établir une société de marché. C’est d’ailleurs le sens exact de l’expression allemande « économie sociale de marché » : il ne s’agit nullement de concilier l’économique et le social, mais de prendre en compte la nécessité de construire la société où s’imposera le marché. Le livre donne ainsi un aperçu sur la notion d’ordolibéralisme allemand, très proche du néolibéralisme.[…]




    L’ordo-libéralisme, et je parle sous le contrôle d’un économiste en l’occurrence, André-Jacques, consiste, en réaction à l’impuissance du libéralisme classique face à la crise de 1929 et en opposition au marxisme et au keynesianisme, à donner à l’État la responsabilité de créer un cadre légal et institutionnel à l’économie, et de maintenir un niveau sain de concurrence « libre et non faussée » via des mesures en accord avec les « lois » du marché.



 Or, la crise des finances publiques qu’a créé l’ordo-libéralisme lui-même en sauvant les banques par les contribuables sans aucune contre-partie de contrôle politique de ces mêmes banques, au nom de la concurrence libre et non-faussée, ne peut pas se dénouer avec les mesures récessives d’austérité que prône le même ordo-libéralisme.



    En résumé : La « construction » européenne a été, entre autres buts, créé pour imposer l’ordo-libéralisme sans tenir compte de l’avis des populations et maintenant ce même ordo-libéralisme est en train de soigner la « construction » européenne, soigner mais au sens des médecins de Molière, c’est à dire que le malade mourra guéri !



    Il me semble, mais je demande l’avis d’André-Jacques et des autres participants, que le choix décisif se rapproche de nous :



    — soit une autre construction européenne avec au minimum dans le domaine économique des solutions keynésiennes à l’intérieur, comme celles exposées par Frédéric Lordon (monnaie commune, fluctuation des monnaies nationales grâce à une chambre de compensation des déséquilibres …), 

c’est à dire : une solution très difficile à mettre en oeuvre, voir la constitutionnalisation des choix politiques ordo-libéraux dans le TCE et vu le dogmatisme des dirigeants actuels conforté par le bouclier anti-démocratique que constitue l’UE ( j’ai l’impression que ces drigeants tiennent plus à leur ordo-libéralisme qu’à la construction européenne, sinon il y a longtemps qu’un tournant keynésien aurait du avoir lieu )

    

— soit la restauration de l’autonomie des pays ex-membres de l’UE

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  3. BA dit :

    Lundi 18 avril 2011 :

    La percée eurosceptique en Finlande brouille la donne portugaise.

    Les électeurs finlandais ont mis du sable dans les rouages du plan européen de renflouement financier du Portugal en confiant dimanche au “Parti des Vrais Finlandais”, formation populiste et eurosceptique, un rôle crucial au Parlement, peut-être même au gouvernement.

    Le parti de Timo Soini, qui dépassait à peine les 4 % de voix aux élections de 2007, a multiplié son score par près de cinq et, avec 19 % des suffrages exprimés dimanche, talonne désormais le Parti de la Coalition nationale, formation de centre droit arrivé en première position avec 20,4 %, et les Sociaux-démocrates (19,1 %), selon les résultats des législatives diffusés par la télévision publique YLE.

    Le Parlement finlandais, à la différence d’autres pays de la zone euro, a le droit de se prononcer sur les demandes de fonds de financement de plans de sauvetage de l’Union européenne. La nouvelle assemblée pourrait donc retarder l’adoption du plan d’aide au Portugal et ajouter à la nervosité des marchés obligataires.

    Timo Soini a du reste fait savoir qu’il voulait modifier les modalités du plan de sauvetage du Portugal, troisième pays de la zone euro, après la Grèce et l’Irlande, à avoir besoin d’un plan de sauvetage. Il est également hostile à une augmentation de la capacité effective du Fonds européen de stabilité financière (FESF).

    “Ces mesures, je ne pense pas qu’elles seront maintenues”, a-t-il dit à la chaîne YLE. Il a déclaré un peu plus tard à Reuters que son objectif était que la Finlande verse moins d’argent à Bruxelles. “C’est un mauvais accord”, a-t-il dit du plan pour le Portugal.

    La forte poussée de son parti est une nouvelle manifestation des frustrations dans certains pays riches de la zone euro qui marquent des réticences à régler les factures de leurs partenaires lourdement endettés et affaiblis.

    http://www.lexpress.fr/actualites/2/monde/la-percee-eurosceptique-en-finlande-brouille-la-donne-portugaise_983781.html?actu=1

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  4. BA dit :

    Lundi 18 avril 2011 :

    Les cinq PIIGS : apocalypse 2011.

    Italie : taux des obligations à 10 ans : 4,779 %.

    Espagne : taux des obligations à 10 ans : 5,554 %.

    Portugal : taux des obligations à 10 ans : 9,081 %.

    Irlande : taux des obligations à 10 ans : 9,757 %.

    Le plus apocalyptique, c’est la Grèce :

    Grèce : taux des obligations à 2 ans : 20,335 %.

    Grèce : taux des obligations à 3 ans : 21,120 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GGGB3YR:IND

    Grèce : taux des obligations à 5 ans : 16,620 %.

    Grèce : taux des obligations à 10 ans : 14,549 %.

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  5. Assurancetourix dit :

    Aujourd’hui (après 145 jours d’abstinence) « La pompe à phynance » de Frédéric Lordon vient de se réamorcer :
    Partie 1 : après les « PIGS », le tour des Etats-Unis et du Royaume-Uni ?
    Les deux gros cochons

    Ainsi donc il va falloir envisager d’agrandir la porcherie… Car deux fameux gorets tapent du groin à la porte.

    Au commencement, ils étaient trois petits – les cochons. Grèce, Portugal, Espagne. Et comme il fallait un « I » (pour bien faire PIGS), on eut d’abord l’idée de l’Italie – puisque les crottés sont nécessairement les Méditerranéens. Sauf que ce fut l’Irlande. Et la théorie financière des types et des climats connut un premier accident. La pauvre se prépare des lendemains scientifiques difficiles. Car voici que les Etats-Unis – et bientôt sans doute le Royaume-Uni – commencent à faire parler d’eux. Evénement dans le landerneau des marchés, Standard & Poor’s, le 18 avril, a confirmé le triple-A de la dette souveraine étasunienne, mais en la plaçant sous surveillance négative (outlook negative), avec probabilité d’un tiers d’une dégradation ferme à horizon de deux ans. Se peut-il que la race des seigneurs finisse se roulant dans le purin et poussant grognements ?

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