149 – La dette, ça se fabrique, ça se vend et ça s’achète.

L’AUTEUR 

Jean-Marie Pottier est journaliste à Slate.fr. Auteur de «Brit Pulp», un essai sur Pulp et la culture pop anglaise (éd. Les Cahiers du rock), il collabore aussi au magazine « So Foot ».

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Mis sous pression par une dette et un déficit importants, le Portugal doit émettre, mercredi 11 janvier, pour 750 millions à 1,25 milliard d’euros de dette d’Etat. La semaine dernière, le quotidien espagnol El Pais révélait lui que la Chine se serait engagée à acheter pour 6 milliards d’euros de dette espagnole, alors que d’après La Tribune, elle détiendrait déjà plus de 7% des dettes publiques de la zone euro. Mais par quels circuits concrets circule cette dette? Comment l’achète-t-on, comment la vend-on, comment sait-on qui la détient? Eclairage à partir du cas hexagonal.

Qui «fabrique» la dette française pour la vendre?

Chaque année, l’Etat français crée de la dette pour couvrir le déficit budgétaire et assurer le «service de la dette», c’est-à-dire le paiement des intérêts et le remboursement du principal arrivant à échéance. La gestion de cette dette d’Etat (à laquelle vient s’ajouter celle des collectivités locales, de la Sécurité sociale et de divers organismes pour former la dette publique) est assurée par un organisme d’une quarantaine d’agents, l’Agence France Trésor, rattachée à Bercy. En 2011, elle est chargée par le gouvernement d’émettre 184 milliards d’euros de dette afin de couvrir le déficit budgétaire annoncé (un peu moins de 92 milliards d’euros) et les remboursements de dettes.

Pour cela, elle va procéder six à sept fois par mois, selon un calendrier fixé à l’avance, à des émissions de titres (de la dette «neuve») à échéances variables, allant de moins d’un an à cinquante ans. Par exemple, lors de sa dernière émission de dette, le 6 janvier, elle a placé pour 4,5 milliards de dette à dix ans, 3,4 milliards à quinze ans et 1,1 milliard à dix-huit ans.

Comment achète-t-on cette dette?

L’Agence France Trésor ne vend pas directement la dette aux clients «finaux» intéressés, qui seraient trop nombreux, mais à des «grossistes» en dette au sein des grandes banques d’investissement, les spécialistes en valeurs du Trésor (SVT). On en compte vingt, dont bien sûr les grandes banques françaises mais aussi des grandes banques européennes et, de plus en plus, internationales, afin de toucher les clients étrangers: ces deux dernières années ont été intégrées au système les banques canadiennes Scotiabank et Royal Bank of Canada et la japonaise Nomura. Le même mécanisme existe dans d’autres pays, comme en Grèce, où BNP Paribas, la Société Générale ou la célèbre Goldman Sachs font office d’intermédiaires pour «placer» la dette.

Les SVT choisis par l’Agence France Trésor sont chargés de répercuter les demandes qu’ils reçoivent ou anticipent de leurs clients (assureurs, fonds communs de placement, investisseurs étrangers…). Une fois que l’AFT a annoncé vouloir placer un certain montant de dette, chaque SVT propose d’acheter un certain nombre d’obligations à un certain prix, et l’agence «sert» en priorité les offres les plus avantageuses pour elle —elle reçoit généralement plus de demandes (1,5 à 3 fois plus) que de dette à placer. Les SVT peuvent ensuite placer cette dette auprès de leurs clients.

Comment la revend-on?

S’il est possible d’acheter de la dette «neuve» lors de son émission, il est possible aussi d’acheter de la dette «d’occasion» ou de revendre celle qu’on détient sans attendre qu’elle arrive à échéance (la fin du prêt souscrit par la France). A la fin novembre 2010, 1.343 des 1.575 milliards d’euros de la dette publique française étaient ainsi dits «négociables», c’est-à-dire pouvant se racheter ou se revendre sur les marchés financiers.

Par exemple, sur Nyse Euronext, la plateforme boursière qui englobe notamment la Bourse de Paris, il est possible —y compris pour un particulier, en passant par une banque ou une société de Bourse agréée, même si dans les faits leur détention directe d’obligations est marginale– de racheter des titres de dette française (mais aussi italienne, portugaise, néerlandaise…) comme on achèterait des actions. Leur prix fluctue au jour le jour en fonction de la situation du marché de la dette: ainsi, pour racheter une obligation émise en 1992 et arrivant à échéance en 2023, rapportant 8,5% par an (taux bien plus élevé que ceux pratiqués aujourd’hui), il faut la payer environ 50% plus cher que sa valeur réelle (si l’obligation valait 100 en 1992 et en vaudra 100 en 2023, vous la paierez aujourd’hui 150, mais elle rapportera toujours 8,5% par an).

Selon l’AFT, des dizaines de milliards d’euros de titres de dette française changent de mains tous les jours sur ce «marché secondaire». Le jeu quotidien d’offre et de demande autour de la dette négociable permet de calculer des taux «actualisés» des différentes obligations, ce qui sert à évaluer les tensions sur le marché de la dette d’Etat (notamment avec le taux des obligations à dix ans, souvent cité par les médias).

Entre achats et reventes, qui possède cette dette française au final?

Selon les chiffres les plus récents de l’AFT, à la fin 2010, la dette d’Etat française était à environ 30% aux mains d’investisseurs français et à 70% aux mains d’investisseurs étrangers (les «non-résidents»), contre moins de 20% il y a quinze ans. Une situation qui n’inquiète pas officiellement l’agence, qui estime que cela permet de diversifier les acheteurs potentiels de dette (des économistes, eux, craignent que ces investisseurs étrangers ne soient les premiers à revendre leurs titres si la note de dette de la France est dégradée).

Au sein des «non-résidents», l’organisme distingue par ailleurs entre ceux de la zone euro (qui investissent dans la même monnaie que les Français, et avec des règles proches) et les extérieurs. «En réalité, la dette française est détenue pour un tiers par des Français, pour un tiers par des investisseurs de la zone euro et pour un tiers par des investisseurs extérieurs à cette zone», estimait fin septembre lors d’une audition à l’Assemblée nationale son directeur général, Philippe Mills, selon qui, par exemple, ces dernières années, les banques centrales asiatiques «ont accru leur présence sur les titres d’État». Ces «non-résidents» hors zone euro, l’AFT tente d’ailleurs régulièrement de les séduire lors de voyages de promotion de la dette française: en 2008 et 2009, des délégations se sont rendues à Abou Dhabi, en Arabie saoudite, au Qatar, en Chine, au Japon, à Taiwan…

En revanche, on ne sait pas précisément quel montant chaque pays détient de la dette française, situation qui inquiète des parlementaires de la majorité, qui ont demandé mi-2010 à François Baroin «de bien vouloir […] indiquer, année par année depuis 2000, qui sont les créanciers de la France, pour quel montant chacun et à quels taux». Bercy a répondu en novembre que la législation ne permettait pas de connaître précisément ces montants, qui ne peuvent donc faire l’objet que d’estimations: en mars dernier, des analystes de la banque Natixis estimaient ainsi que, à la fin 2008, la dette publique française était détenue à 2,4% par des investisseurs américains, 4,1% par des japonais, 5,9% par des allemands, 4% par des britanniques…

Jean-Marie Pottier

L’explication remercie Pierre Salaun, porte-parole de l’Agence France Trésor, et Philippe Herlin, chercheur au Cnam, auteur du livre France, la faillite? Les scénarios de crise de la dette (Ed. Eyrolles) et du blog La Dette de la France.

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7 commentaires pour 149 – La dette, ça se fabrique, ça se vend et ça s’achète.

  1. Ping : Les dettes des Etats

  2. A-J Holbecq dit :

    Un excellent article aujourd’hui de « Natixis »
    =========================

    http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=56172

    Extraits intro et conclusion

    Pourra-t-on éviter une monétisation durable et complète des déficits publics dans les pays de l’OCDE ?

    Les taux d’endettement public vont considérablement augmenter dans presque tous les pays de l’OCDE. La « vraie » inflation (domestique) qui réduirait les taux d’endettement publics ne sera pas présente pendant beaucoup d’années. Quelles sont alors les possibilités ouvertes ?

    • stabiliser dans le futur les taux d’endettement public par une réduction forte des déficits publics et le passage à un important excédent primaire du budget ; ceci conduirait à une longue période de grande faiblesse des économies, d’autant plus que le secteur privé continue à se désendetter ;

    • que ces pays fassent défaut sur leur dette publique ;

    • que les déficits publics soient continûment et complètement monétisés par les Banques Centrales (ou le FMI opérant sur ressources monétaires), soit directement, soit indirectement au travers des banques. C’est la solution retenue au Japon et aujourd’hui aux Etats-Unis.

    En raison des coûts très élevés des autres solutions, il est possible que cette solution de monétisation perpétuelle soit finalement adoptée, y compris dans la zone euro (ce qui y serait une forte rupture). Elle a bien sûr des inconvénients majeurs : détournement de l’épargne mondiale, création monétaire excessive et bulles sur les prix des actifs, dans le très long terme hyperinflation.

    […]

    Les taux d’endettement publics sont, dans les pays de l’OCDE, sur une tendance haussière qu’il sera difficile d’arrêter.

    Si :

    • l’inflation domestique ne revient pas ;

    • l’effort budgétaire nécessaire pour stabiliser le taux d’endettement public n’est pas réalisable ;

    • un défaut serait trop coûteux ;

    la seule solution est une monétisation complète et durable des déficits publics qui permet aux pays en difficulté de ne pas rétablir leur solvabilité.

    L’Europe devrait alors « oublier ses règles » : achats massifs et durables de dettes souveraines par la BCE par exemple.

    Que se passe-t-il si la situation de monétisation massive est retenue partout (elle l’est aujourd’hui aux Etats-Unis et au Japon) ? Les conséquences d’une monétisation forte et durable des dettes publiques sont connues :

    • puisque, comme au Japon, les banques participent au financement des déficits publics (ce que nous avons appelé monétisation indirecte), il y a détournement de l’épargne vers le financement de l’État (graphique 12) au détriment du capital productif ;

    • il y a création monétaire massive (graphique 13) d’où :

    – initialement, poursuite des bulles (matières premières en particulier, graphique 14a) ;

    – à long terme, lorsqu’il y aura plein emploi mondial [note AJH: ce n’est pas demain la veille…] , forte inflation (graphique 14b).

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  3. BA dit :

    La dette espagnole : une bombe atomique à retardement.

    Espagne : emprunt à 10 ans :

    Le 18 novembre 2010, l’Espagne avait lancé un emprunt à 10 ans. L’Espagne avait dû payer un taux d’intérêt de 4,615 %.

    Un mois plus tard, le 16 décembre 2010, l’Espagne a dû payer un taux d’intérêt de 5,446 %.

    Un mois plus tard, lundi 17 janvier 2011, l’Espagne a eu peur d’affronter le marché : l’Espagne a annulé un emprunt à 10 ans. L’Espagne a décidé de le remplacer par un emprunt syndiqué (via un pool de banques).

    « A l’heure actuelle, l’Espagne pense qu’il y a moins de risque par syndication qu’en affrontant directement le marché » a relevé Patrick Jacq, stratégiste obligataire chez BNP Paribas.

    Résultat de cet emprunt à 10 ans : l’Espagne a quand même dû payer un taux d’intérêt ENCORE UNE FOIS EN HAUSSE.

    Les taux devraient tourner autour de 5,6 % ou 5,7 %, a indiqué lundi à l’AFP la banque Société Générale impliquée dans l’opération.

    http://www.romandie.com/infos/News2/201101171845150AWP.asp

    Plus les jours passent, plus l’Espagne emprunte à des taux d’intérêt de plus en plus élevés.

    Et même lorsque l’Espagne évite d’affronter le marché, elle emprunte quand même à des taux d’intérêt de plus en plus élevés.

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  4. BA dit :

    Les 17 pays de la zone euro vont emprunter 1 607 milliards d’euros en 2011.

    En valeur absolue, les principaux emprunts seront lancés par la France (386 milliards d’euros), l’Italie (381 milliards) et l’Allemagne (292 milliards).

    Calculés cette fois en pourcentage du PIB des pays concernés, les emprunts les plus lourds seront supportés par la Grèce (25 % du PIB), l’Italie (23 % du PIB), le Portugal (23 %), la Belgique (21 %), la France (18 %) et l’Irlande (17 %).

    Source : Les Echos, jeudi 20 janvier 2011, page 8.

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  5. BA dit :

    Jeudi 20 janvier 2011 :

    Ce matin, la banque américaine Goldman Sachs organisait un séminaire dans le très select Cercle Interallié, pour présenter ses perspectives économiques et financières de l’année. En gros, expliquer à ses clients quelles étaient les évolutions à attendre en matière de conjoncture et surtout où placer leur argent pour en profiter le mieux possible.

    Mais c’est à la fin, lorsque l’on a abordé la question des obligations que j’ai failli tomber de ma chaise : pour les experts de la banque, il faut acheter de la dette grecque et, dans une moindre mesure irlandaise et portugaise ! Mais pas n’importe laquelle. Dans le cas de la Grèce, il faut prendre les obligations à 30 ans. Surtout pas celle à 10 ans.

    Bizarre : les taux à dix ans sont à plus de 11,30 % et ceux à 30 sont à 8,50 %. Les gourous de Wall Street auraient-ils perdu leur calculatrice ? Non, rassurez-vous !

    « La Grèce va restructurer sa dette à dix ans », nous a annoncé l’air de rien le stratège obligataire de la banque : ce qui signifie qu’il faut la fuir à tout prix.

    Par contre, cette restructuration épargnera la dette à trente ans. Et au contraire, en restructurant à court terme, la Grèce aura plus de chance de nous rembourser à très long terme. Avec des taux à 8,50 % à 30 ans – imbattable – Athènes offre des rendements uniques au monde, qui vont rapporter plein de sous.

    Les clients de Goldman Sachs ont vraiment de la chance. Ils ont appris (c’est un scoop) que la Grèce allait restructurer sa dette et surtout qu’il fallait tout de suite se précipiter sur les taux à trente ans.

    Au fait, ami lecteur, j’ai oublié de vous dire : c’est Goldman Sachs qui a été soupçonné, dans les années 2000 d’avoir aidé le gouvernement Grec à maquiller ses comptes. Une accusation jamais prouvée, je m’empresse de le préciser, mais que les clients de la banque, hier au Cercle Interallié auraient peut-être mérité de savoir.

    http://blog.lefigaro.fr/economie/2011/01/le-scoop-de-goldman-sachs-sur-la-dette-grecque.html

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  6. BA dit :

    A propos de la Grèce :

    – Emprunt à 3 mois :

    Allemagne : taux d’intérêt des obligations à 3 mois : 0,470 %.

    France : taux d’intérêt des obligations à 3 mois : 0,622 %.

    Et la Grèce ?

    Quel taux d’intérêt doit payer la Grèce pour un emprunt à 3 mois ?

    Jeudi 20 janvier 2011, pour un emprunt à 3 mois, la Grèce a dû payer un taux d’intérêt de 4,10 %.

    – Emprunt à 6 mois :

    Allemagne : taux d’intérêt pour les obligations à 6 mois : 0,640 %.

    France : taux d’intérêt pour les obligations à 6 mois : 0,744 %.

    Et la Grèce ?

    Quel taux d’intérêt doit payer la Grèce pour un emprunt à 6 mois ?

    Mardi 11 janvier 2011, pour un emprunt à 6 mois, la Grèce a dû payer un taux d’intérêt de 4,90 %.

    http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2011/01/11/97002-20110111FILWWW00482-grece-leve-195-mds-en-dessous-de-5.php

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  7. tchoo dit :

    Merci pour ces explications claires.

    si j’ai bien compris:
    si l’obligation valait 100 en 1992 et en vaudra 100 en 2023, vous la paierez aujourd’hui 150, mais elle rapportera toujours 8,5% par an.

    ces 8,5%sont calculés sur la valeur initiale de la dette qui est de 100 même si on la rachète à 150

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