108 – L’indispensable réforme des banques

Il s’agit d’un extrait d’un travail dirigé par Jean-Luc Gréau dans le cadre d’une commission du Cercle Condorcet de Paris. Le lecteur pourra trouver l’intégralité de ce travail dans le texte original de Jean-Luc Gréau : « Comment reconfigurer l’économie et la finance en Europe » (document word).

_____________________________

Observons d’abord comment les politiques et les médias sont parvenus à réanimer le débat sur la réforme de l’Etat et la réforme des retraites, en jouant cyniquement de l’état d’accablement où la crise des banques en Occident nous a projetés, pour mieux enterrer toute interrogation majeure sur la réforme du système bancaire et financier dans son ensemble. Pourtant, l’étendue et la profondeur du séisme survenu à partir de l’été 2007 interdisent de penser que nous pourrions faire l’économie d’une réforme globale d’un appareil bancaire aujourd’hui totalement dévoyé. De surcroît, nous avons entièrement la possibilité de mettre en œuvre une telle réforme sans entrer en divergence grave avec les Etats-Unis.

La première des mesures à prendre consiste à revenir sur le développement des salles de marché au sein des banques commerciales. Sous le prétexte de faire émerger un modèle de banque universelle, les banques commerciales ont pu superposer à leurs activités de dépôt et de crédit, déjà disparates par leur nature, une troisième activité de paris sur les actifs financiers représentés par les actions cotées, les titres d’emprunt hybrides (CDO), les monnaies, les matières premières, voire les primes d’assurance des crédits (CDS), ou encore les permis d’émettre du dioxyde de carbone. En bifurquant de leurs activités traditionnelles, elles ont gonflé leurs activités et leurs profits. C’est ainsi que la part des services financiers dans les profits des sociétés cotées aux Etats-Unis a pu doubler en l’espace de quinze années, évolution facilitée par la déréglementation dont la suppression en 1999 par Lawrence Summers de la loi Glass Steagall séparant les banques de dépôt et les banques d’affaires. Or, cette activité longtemps profitable s’est révélée être à double tranchant au moment de l’implosion de 2007, entraînant de nombreux établissements dans la faillite.

Le pouvoir normatif des Etats rassemblés dans l’Union Européenne ou au sein de la zone euro pourrait s’exercer dans deux autres directions :

1 – l’encadrement de la titrisation et le plafonnement des engagements des banques les unes par rapport aux autres.

La responsabilité des prêteurs peut être considérée comme un principe central d’une organisation économique saine. Elle implique une limitation de la faculté de titriser qui pourrait prendre deux formes : premièrement, l’obligation de conserver une proportion substantielle déterminée de chaque catégorie de prêts dans les comptes du prêteur ; deuxièmement, une réduction de quelques pour cent du montant du prêt transféré, de manière à en freiner le rythme. Ces mesures simples ne soulèvent pas de difficulté particulière d’application : la banque centrale européenne pratique déjà la deuxième mesure en réduisant de 12% la valeur des titres qu’elle reprend à son compte dans le cadre de sa politique monétaire. C’est affaire là de volonté politique.

Quant au plafonnement des engagements des banques les unes par rapport aux autres, sa nécessité découle d’un enseignement de la crise. Si tant d’acteurs ont pu être projetés vers la faillite, c’est en raison des mauvaises créances qu’ils détenaient sur d’autres.

2 – Recentrer les missions des banques centrales.

Observons tout d’abord que la crise économique a rendu obsolète la controverse portant sur le point de savoir si la mission prioritaire des banques centrales consistait à assurer la stabilité interne de la monnaie, par une lutte préventive contre l’inflation, où si elle devait poursuivre des objectifs moins restrictifs, en prenant en considération l’activité et l’emploi. Il apparaît aujourd’hui qu’elles mènent, en fait, depuis près de trente ans, une politique délibérée de soutien de la valeur des actifs des marchés financiers et immobiliers et luttent contre l’inflation dans la mesure exacte où elles entendent soutenir les prix de ces actifs. S’agissant de la BCE, un enseignement particulier est à retenir. Elle s’est montrée doublement incapable de stimuler l’activité dans les pays asthéniques, comme l’Allemagne, la France ou l’Italie, et de contrarier la formation de bulles immobilières en Irlande et en Espagne. Le procès que nous faisons ici est moins celui de ses responsables que celui du système de crédit et des méthodes de la banque.

Nous proposons donc deux modifications majeures de l’organisation, de l’orientation et de l’action de la BCE et de son rôle dans la politique monétaire.

La question de l’indépendance des banques centrales vis-à-vis des gouvernements reste posée. SI elle n’a pas fait obstacle à une prise de risque disproportionnée par les grands acteurs des marchés du crédit aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans la zone euro, elle a interdit à ces banques de venir prêter au plus bas coût au secteur public, même pour des actions dont la nécessité est reconnue, ceci aboutissant au fait déconcertant et immoral que l’argent gratuit octroyé généreusement à leurs guichets permet ensuite aux banques privées de s’octroyer ipso facto une rente de situation quand, avec cet argent, elles achètent ou rachètent des titres publics ! Nous proposons donc un retour de la banque centrale européenne sous le contrôle effectif du Conseil des ministres compétents et la faculté pour les Etats d’accéder à un crédit peu cher auprès de ses guichets, dans certaines limites fixées au préalable.

La politique monétaire ferait l’objet du deuxième changement. Dès l’origine du projet de monnaie unique, il a été affirmé que la nouvelle banque centrale pratiquerait une politique uniforme dans un esprit de neutralité. Or, non seulement les économies ont divergé au lieu de converger, mais la politique monétaire unifiée a, semble-t-il, favorisé cette divergence. La question se pose : était-il possible de contrarier ces orientations dangereuses en bridant la politique de crédit des banques concernées ? Oui, à condition d’utiliser un instrument aujourd’hui inutilisé alors qu’il est activé normalement dans différents pays, à commencer par la Chine : il s’agit du coefficient de réserves obligatoires que les banques commerciales doivent conserver auprès de la banque centrale, grâce auquel on peut ralentir ou accélérer le rythme du crédit accordé, soit en jouant sur les quantités et le prix du refinancement auprès de la banque centrale, soit en accroissant ou en diminuant le montant des réserves obligatoires non rémunérées.

Cet article, publié dans Banques, euro, Gréau, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour 108 – L’indispensable réforme des banques

  1. bernard83 dit :

    Article technique qui n’aborde pas les questions de fond. Certes plus intéressant que les 2300 pages de « foutage de gueule » de la loi Dodd Frank sur la réforme de Wall Street.

    http://www.echos-judiciaires.com/tribune-libre/regulation-financiere-la-loi-au-kilometre-a7464.html

    La question est:

    – a quoi servent les banques?
    – y a-t-il plusieurs sortes de banques?

    A la seconde question , il y avait le Glass Steagal Act de 1933 (inspiré de la débâcle de 1929) qui séparait les banques de dépôt des banques de dépôt prêt aux banques d’investissement qui a été abrogé en 1999. Ne me demandez pas comment le citoyen français a été consulté ou simplement informé sur cette abrogation. Ce serait intéressant!!

    Techniquement, il me semblait que cette mesure permettait au moins de clarifier la situation du client vis à vis de ses risques, et le mode de gestion de la banque vis à vis des risques, dont il me semble qu’elle permettrait une d’aller dans le sens de la responsabilisation de chacun.

    A la première question, de loin la plus importante, la réponse est dans l’apologue de la dame de Condé.
    Et la question qu’il pose est: où est la justification de l’intérêt?

    Tant qu’un réel débat sur ce point, LE sujet de fond pour la banque, et je ne l’ai vu nulle part encore, tout ce que l’on pourra écrire sur le sujet ne fera qu’effleurer la question.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s