99 – Notes sur le bancor

Le Bancor nous intéresse car il présente certaines similitudes avec des propositions d’un nouvel « E.C.U. ». Merci Monsieur Jorion pour cette étude.

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Publié par Paul Jorion le 24 mai 2010
Ce texte est un « article presslib’ » (*)

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Keynes s’était déjà penché plusieurs fois sur la question monétaire. Son premier livre en 1913 est consacré à la devise indienne : Indian Currency and Finance. En 1930, il publie le Treatise on Money. Il se cantonne cependant jusque-là dans l’analyse, sans s’aventurer dans le domaine de l’application des conclusions auxquelles il aboutit.

Quand la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne en 1939, Keynes participe dans son pays à la réflexion sur la transition vers une économie de guerre. Lorsque les hostilités débutent en 1940, les Américains restent prudemment en retrait : ils n’interviennent pas lorsque le Danemark et la Norvège sont attaqués en avril, ni ne s’engagent aux côtés de la Grande-Bretagne et de la France lorsque le Benelux et la France sont envahis en mai 1940. La raison en est simple : l’opinion publique américaine ne suivrait pas Franklin D. Roosevelt. Les rangs du parti républicain comptent une minorité importante de membres d’origine allemande, demeurant favorables à leur mère-patrie, tandis que les rangs du parti démocrate comptent eux des gens de gauche aux yeux de qui la politique impériale de la Grande-Bretagne ne vaut guère mieux que le national-socialisme allemand. La vente par l’Amérique d’armements en grande quantité à la Grande-Bretagne, dont un tiers ne parviendra jamais à l’acheteur, les navires étant coulés par les U-boots, permettra à Roosevelt de préparer l’opinion. Lorsqu’intervient l’attaque sur Pearl Harbor en décembre 1941, le peuple américain tout entier est désormais prêt à l’entrée en guerre et le président américain a derrière lui pour le soutenir, une opinion publique quasi-unanime.

La position des Britanniques durant la période qui s’étend de mai 1940 à décembre 1941, est que la Grande-Bretagne constitue le front avancé d’une alliance antifasciste implicite. Durant ces dix-neuf mois, la Grande-Bretagne considère comme inéluctable l’intervention à terme des États-Unis à ses côtés et, dans cette optique, se voit comme son poste avancé. Elle suppose que cette conception est partagée par le voisin américain et attend de celui-ci des avances financières à son effort de guerre. Keynes en particulier considérera toujours une telle solidarité comme allant de soi. Cette conviction inébranlable, associée à sa légendaire confiance en lui-même, explique le culot dont il fera preuve durant les négociations avec les Américains.

Quand ces négociations débutent pour la mise en place du grand programme d’avances des États-Unis à la Grande-Bretagne, qui se verra appeler le Lend-Lease, Keynes a déjà en tête une formule dont la finalité est essentiellement de faire en sorte que son pays émerge de la guerre sans dette et que l’on retrouve alors le même équilibre des forces, entre les Etats-Unis d’un côté et la Grande-Bretagne complétée de son empire de l’autre, que celui qui prévalait avant l’entrée en guerre, et ceci en dépit du fait que la Grande-Bretagne se retrouve saignée à blanc au moment où se termine la Bataille d’Angleterre (début 1941), quand il est désormais quasiment acquis qu’Hitler ne cherchera plus à l’envahir.

Keynes cherche à mettre au point une formule originale qui aille bien au-delà du prêt pur et simple et implique en particulier la mise sur pied d’un ordre monétaire original susceptible de réunir en un système équilibré des partenaires aussi peu comparables qu’une Amérique qui parviendra peut-être à se maintenir à l’écart du conflit et une Grande-Bretagne associée à un empire mais d’ores et déjà à la limite de l’effondrement (avec un très grand réalisme, la formulation initiale du Lend-Lease précise qu’en cas de capitulation de la Grande-Bretagne devant les forces de l’Axe, les États-Unis hériteront de la totalité de sa flotte).

Keynes n’a qu’une piètre opinion du système monétaire classique de l’étalon-or où chaque devise dispose de sa propre parité avec l’or. Il s’est opposé au rétablissement de la parité or de la livre sterling par Churchill en 1925 et a interprété la dépression industrielle qui s’en est suivi comme une confirmation par les faits de son antipathie en grande partie instinctive envers lui. Il considère que la distribution de l’or entre les nations est arbitraire et pénalise injustement celles qui en sont privées (même si la Grande-Bretagne a accès à l’or d’Afrique du Sud – dans un rapport plus complexe que celui de la simple prédation qu’imaginent les Américains, écrit Keynes de Washington à ses correspondants à Londres) et considère surtout que l’or ne peut que favoriser les déséquilibres entre nations. Ainsi, si dans la relation entre deux nations, l’une est un exportateur net, et donc a priori dans une position de force, et l’autre, un importateur net, et donc a priori en position de faiblesse, une pression supplémentaire s’exercera encore sur le plus faible des deux, forcé de tenter de redresser sa situation, mais ne disposant pas nécessairement de la capacité d’abaisser suffisamment le prix de ses produits d’exportation pour y parvenir. À l’inverse, aucune pression ne s’exerce sur l’exportateur net qui se trouve en position de force et contribue à maintenir le déséquilibre, sans que rien ne vienne lui rappeler que sa posture n’est pas plus généralisable que celle de son malheureux compagnon. Ou, dans les termes-même de Keynes : l’ajustement est « obligatoire pour le débiteur et volontaire pour le créancier ».

Keynes envisage du coup la mise au point d’un système entièrement neuf : pourquoi ne pas synthétiser, se demande-t-il, les enseignements de toutes les recherches que j’ai entreprises sur la monnaie, non pas sous la forme d’une utopie au sens classique mais de ce qu’on pourrait appeler une « utopie pratique » : un projet réellement pragmatique, même si sa formulation entièrement originale la rapproche d’une utopie en raison de sa nouveauté. « Utopique », dit-il, au sens où « elle suppose un degré de compréhension, d’esprit d’innovation téméraire, de coopération internationale et de confiance dans son succès, supérieur à celui qui est assuré ou qu’il est raisonnable de supposer ».

Ce qui est propre à cette conception neuve, c’est son cadre global visant, comme le dit Keynes, à « assurer la pacification des relations économiques ». Où une pression de changer ses habitudes ne s’exerce pas seulement sur l’importateur net en position de faiblesse dont nous avons parlé tout à l’heure, mais aussi sur l’exportateur net, qui dans le cadre de l’étalon-or peut se contenter de triompher insolemment, sans avoir à se soucier de modifier sa façon de faire. Au sein du monde que Keynes envisage, il n’y a pas comme aujourd’hui, d’un côté une Grèce et un Portugal humiliés et de l’autre, une Chine et une Allemagne drapés dans le manteau de ce qu’ils considèrent comme leur vertu. Il n’y a au contraire que des nations aspirant à découvrir entre elles un modus vivendi où chacune maintient son originalité et sa spécificité mais où elles ont cessé de se partager en deux camps : celui des brutes insensibles et celui des souffre-douleur.

Keynes rejetait tous les totalitarismes : « Il n’y a en réalité que deux [idéologies] : les états totalitaires… et les états libéraux. Ces derniers mettent la paix et la liberté individuelle au premier plan, les autres ne les mettent nulle part », écrivait-il à un correspondant. Avant la guerre, en 1936, lorsque Keynes avait tenu à reformuler, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, la question du rapport entre la production et la consommation de manière à substituer dans l’imaginaire de la population britannique les deux tentations symétriques du fascisme et du communisme, il avait placé au centre de la problématique économique – que ses contemporains, et bon nombre de ses successeurs, n’entendaient résoudre que selon une logique froide copiée sur celle de la physique – un impératif moral, celui du plein-emploi. De même, lorsqu’il se mit à réfléchir aux conditions d’une « utopie pratique » pacifiant les rapports économiques entre les nations, l’impératif qu’il se fixa fut celui d’un système dont serait écarté par construction le phénomène qui à ses yeux signifiait la mort de toute économie : la déflation. Pour lui, la déflation constituait le mal absolu. Avec elle, l’économie se fige d’abord : toute dépense est reportée au lendemain – puisqu’elle sera moindre, avant de s’enfoncer dans un trou : le chômage monte en flèche, la population toute entière s’appauvrit.

Le système que Keynes a en tête implique que les échanges entre nations, le règlement de leurs importations et de leurs exportations, se fassent tous par l’intermédiaire d’une chambre de compensation internationale et par le moyen d’une monnaie internationale : le bancor. Un système de récompenses et de pénalités fera en sorte que les nations, ou les ensembles de nations constituant la zone économique correspondant à une devise, soient encouragées à maintenir un équilibre entre leurs importations globales et leurs exportations globales, non pas vis-à-vis de chacune des autres, comme ce serait le cas dans le cadre d’une série d’accords bilatéraux mais vis-à-vis de l’ensemble de toutes les autres nations, dans un optique multilatérale.

Résoudre le déséquilibre de leurs échanges par le protectionnisme et les tarifs douaniers appartiendra alors au passé. Deux types de monnaies coexisteront : l’une globale, le bancor, servant d’unité de compte aux échanges internationaux, et les autres, locales, ayant une parité fixe mais révisable annuellement par rapport au bancor, semblables aux devises actuelles, utilisées quotidiennement dans le cadre d’unités économiques constituées de manière à être cohérentes précisément dans cette perspective de présenter un bilan nul en termes d’export et d’import globaux. Les banques centrales des nations ou des groupes de nations se partageant une monnaie commune achèteront ou vendront leur devise locale pour régler les débits ou les crédits de leur compte à la chambre de compensation multilatérale.

Les nations ou les zones disposant d’une devise commune disposeront d’une marge de découvert en bancors auprès de la chambre de compensation multilatérale, dont le montant initial équivaudra – en chiffres absolus – à la moitié de la somme moyenne de leurs importations et de leurs exportations au cours des trois années précédant la mise en place du système (un quota équivalent donc à leur poids économique). Leur performance sera évaluée annuellement, tout déséquilibre (importateur net ou exportateur net) sera pénalisé financièrement selon un barème tenant compte de l’ampleur de la déviation, et un déséquilibre massif sera résolu par un réajustement de leur devise : une réévaluation par rapport au bancor pour les exportateurs nets délinquants et une dévaluation pour les importateurs nets délinquants. Ce réajustement périodique permettra à chaque nation de repartir sur une base assainie l’année suivante.

Dans les premiers temps de l’existence du système, le bancor (et donc chacune des devises locales) aura une parité avec l’or, mais le métal précieux sera petit à petit repoussé en-dehors du cadre monétaire général en raison d’une asymétrie introduite délibérément dans le fonctionnement global du système : si les nations peuvent se procurer du bancor en échange d’or auprès de la chambre de compensation multilatérale, un surplus en bancor ne pourra pas lui s’échanger contre de l’or.

Cette mise sur la touche progressive de l’or n’est pas sans rappeler un autre projet « utopique » de Keynes : celui qu’il avait introduit dans sa Théorie de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, pour neutraliser la nocivité des intérêts à l’intérieur du système financier : ce qu’il avait choisi d’appeler cruellement en anglais : l’« euthanasie des rentiers », formule que le traducteur français, de Largentaye, avait choisi d’adoucir :

Cet état de choses serait parfaitement compatible avec un certain degré d’individualisme. Mais il n’en impliquerait pas moins la disparition progressive du rentier et par suite la disparition progressive chez le capitaliste du pouvoir oppressif d’exploiter subsidiairement la valeur conférée au capital par sa rareté. L’intérêt ne rémunère aujourd’hui aucun sacrifice véritable non plus que la rente du sol. Le détenteur du capital peut obtenir un intérêt parce que le capital est rare, de même que le détenteur du sol peut obtenir une rente parce que le sol est rare. Mais, tandis que la rareté du sol s’explique par une raison intrinsèque, il n’y a aucune raison intrinsèque qui justifie la rareté du capital (1).

Le fléau de la déflation sera vaincu par la mise en place conjointe du bancor et de sa chambre de compensation multilatérale. Mais un autre fléau qui afflige les systèmes économiques sera lui aussi éliminé : dans leur cadre, l’évasion fiscale devient impossible ainsi que l’existence-même de nations jouant le rôle de paradis fiscaux.

Un principe fondamental doit toujours être respecté affirme Keynes en 1941 dans une série de documents préparatoires à ce qu’il appelle l’Union Monétaire Internationale (2) : distinguer soigneusement les capitaux flottants à la recherche d’une opportunité quelconque de se placer et ceux qui constituent un investissement authentique permettant de mieux tirer parti des ressources mondiales, distinguer également les mouvements de capitaux en provenance de pays excédentaires en direction de pays déficitaires, susceptibles de contribuer à un retour à l’équilibre, des mouvements de capitaux spéculatifs ou de l’évasion des capitaux d’un pays déficitaire vers un pays excédentaire ou entre deux de ceux-ci.

Les mouvements spéculatifs de capitaux sont en conséquence prohibés dans la cadre d’un système sous l’égide du bancor. Keynes écrit dans ses Proposals for an International Currency Union (2) (Propositions pour une Union Monétaire Internationale) :

Aucun pays ne pourra désormais autoriser sans risque la fuite des capitaux pour des raisons politiques, pour échapper à l’impôt ou dans l’anticipation d’une évasion fiscale. De même, aucun pays ne pourra accueillir sans risque les capitaux en fuite, constituant une importation inacceptable de capital, ni ne pouvant être mobilisés sans risque en vue d’un investissement.

Un pays peut bien entendu choisir de se situer délibérément en-dehors de l’Union Monétaire Internationale, de même qu’il peut en être expulsé pour manquement grave, mais il est alors livré à lui-même : sans contact avec ceux qui y participent, un simple pirate au sein du contexte mondial. Les paradis fiscaux se trouvent aujourd’hui déjà de jure dans cette situation-là mais, comme l’on sait, des nations ayant pignon sur rue recrutent de tels pirates au titre de corsaires pour mener leurs propres exactions, cautionnant de facto leur existence.

Ce portrait a sans doute été trop rapidement brossé et il conviendra de l’étoffer sans tarder. Pourquoi ? Parce que l’existence-même de l’euro est désormais menacée. Son éclatement ne représenterait bien sûr pour le dollar qu’une victoire à la Pyrrhus : toujours monnaie de référence mais menacé d’hyperinflation au cas où l’argent qui a été créé de manière inconsidérée sans création de richesse équivalente par la méthode « non-conventionnelle » du quantitative easing, de l’assouplissement quantitatif, se retrouverait finalement un jour dans l’économie. La Chine pousserait alors plus que jamais à la mise en place du bancor et de sa chambre de compensation multilatérale. Les Européens, désemparés et humiliés, n’auraient cette fois d’autre choix que de soutenir l’initiative.

La discussion sur le sujet a déjà été lancée, il convient maintenant de l’approfondir. Cette Note sur le bancor n’a pas d’autre objectif.

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J’ai rassemblé pour rédiger cette note, toute l’information que j’ai pu trouver. À vue de nez, 80 % de celle que j’utilise ici provient cependant de la source de loin la plus complète : le troisième volume de la biographie monumentale de Keynes par Robert Skidelsky : John Maynard Keynes. Fighting for Britain 1937-1946, London : MacMillan, 2000

(1) Keynes, John Maynard, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie [1936], traduit de l’anglais par Jean de Largentaye, Paris : Éditions Payot, 1942, page 192 (pages 375-376 de l’original en anglais).

(2) Keynes, John Maynard, Proposals for an International Currency Union (Second Draft, November 18, 1941) Donald Moggridge (ed.) The Collected Writings of John Maynard Keynes, Volume XXV, Activities 1940-1944, Shaping the Post-war World: the Clearing Union. London: MacMillan, 1980, pp. 42-66

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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7 commentaires pour 99 – Notes sur le bancor

  1. A-J Holbecq dit :

    J’aime beaucoup lire sous la plume de Jorion cette citation de Keynes  » Mais, tandis que la rareté du sol s’explique par une raison intrinsèque, il n’y a aucune raison intrinsèque qui justifie la rareté du capital . »

    … ca devrait lui faire tilt que le capital (la monnaie) peut être créée en quantité « illimitée ».

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  2. interobjectif dit :

    Dans les premiers temps de l’existence du système, le bancor (et donc chacune des devises locales) aura une parité avec l’or, mais le métal précieux sera petit à petit repoussé en-dehors du cadre monétaire général en raison d’une asymétrie introduite délibérément dans le fonctionnement global du système : si les nations peuvent se procurer du bancor en échange d’or auprès de la chambre de compensation multilatérale, un surplus en bancor ne pourra pas lui s’échanger contre de l’or.

    Donc à supposer (hypothèse impossible) que la totalité des soit-disant 30.462 tonnes d’or détenues dans le monde par les états en juin 2010 soit converties en bancor, cela ne ferait qu’une masse monétaire maximum possible en bancor équivalente à 1.092 milliards de dollars !!!

    Il n’y a franchement pas de quoi faire du bancor une nouvelle monnaie de réserve mondiale !!!

    Qui plus est, la répartition actuelle de cet or sur la planète n’est, ni équitable, ni représentatif de la richesse réelle des pays :

    USA : 8.133 tonnes d’or (26,7%) (1er PIB)
    Allemagne : 3.406 tonnes d’or (11,2%) (4ème PIB)
    FMI : 2.981 tonnes d’or (9,8%)
    Italie : 2.451 tonnes d’or (8%) (7ème PIB)
    France : 2.435 tonnes d’or (8%) (5ème PIB)
    Chine : 1.054 tonnes d’or (3,5%) (2ème PIB)
    Suisse : 1.040 tonnes d’or (3,4%) (19ème PIB)
    Japon : 765 tonnes d’or (2,5%) (3ème PIB)
    Russie : 663 tonnes d’or (2,2%) (12ème PIB)
    Pays-Bas : 612 tonnes d’or (2%) (16ème PIB)
    Inde : 557 tonnes d’or (1,8%) (11ème PIB)

    Quid du Royaume-Uni (310 tonnes – 1% – 6ème PIB), du Brésil (33 tonnes – 0,1% – 8ème PIB), de l’Espagne (281 tonnes – 0,9% – 9ème PIB) ou encore du Canada (3 tonnes – 0,01% – 10ème PIB) par exemple…

    N’y aurait-il pas un léger « bug » dans sa conception du bancor ???

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  3. interobjectif dit :

    Le rôle international du dollar ne se justifie pas dans un univers néo-keynésien comme celui de Bernard Schmitt qui avait proposé en 1977 la création d’une véritable monnaie scripturale supranationale émise par une banque centrale mondiale.

    2.B Les prolongements post-keynésiens : monnaie transnationale et mobilisation internationale de l’épargne

    Pour B. Schmitt, la question centrale de la monnaie de crédit dans une économie de production est celle de la création d’une véritable monnaie supranationale. Cette nécessité découle de l’incapacité des monnaies nationales de garantir un paiement effectif dans les échanges internationaux, car la monnaie émise par un pays quelconque est dépourvue du pouvoir formel de payer les importations en sa propre monnaie (Schmitt, 1977). La distinction entre monnaie et crédit concerne la séparation entre monnaies nationales et monnaie supranationale de règlement, et la différenciation entre créances des agents économiques non bancaires et monnaie scripturale domestique.

    Les conceptions du bancor de Keynes et de la monnaie supranationale de Schmitt semblent très proches. Cependant, ce dernier souligne que « si le plan Keynes avant été accepté et appliqué, en l’état, le monde aurait vécu une inflation d’après-guerre encore bien plus grande qu’elle ne l’a été » (Schmitt, 1985, p. 197). Dans le plan de Keynes, la banque centrale du pays créditeur doit créer de la monnaie pour payer ses exportateurs, ce que signifie que les paiements en bancor sont dupliqués au niveau national. Les écarts inflationnistes provoqués par ces « faux » paiements internationaux sont au centre des réflexions de Schmitt sur la nécessité de la monnaie supranationale. L’enjeu fondamental dans la création d’une monnaie supranationale est, plus que la substitution de la devise clé, l’élimination des écarts inflationnistes provoqués par ces faux paiements.

    En suivant son raisonnement, l’équilibre des balances des paiements contenu dans le plan de Keynes semblerait aller à l’encontre de l’autre avantage de sa proposition, la mise à disposition des pays débiteurs de l’épargne des pays excédentaires. Ces prêts sont de nature à rendre les pays pauvres moins dépendants des investissements internationaux. La différence entre Keynes et Schmitt résiderait dans le statut donné dans chaque proposition à l’épargne internationale.

    Pour Keynes, les réserves en bancor non rémunérées sont gérées par l’UIC pour financer les pays déficitaires. Dans l’optique de Schmitt, l’épargne internationale est composée de titres financiers rémunérés par le FMI et mis à la disposition des pays déficitaires. Cette double caractéristique des titres (garantis par le FMI et rémunérés) rendrait leur achat attractif. L’objectif est donc de favoriser les transferts internationaux vers les pays structurellement déficitaires plutôt que de chercher l’équilibre des balances financières. Ainsi, la distinction de la monnaie et d’un capital financier dans le plan de Keynes n’est pas entièrement satisfaisante pour Schmitt (1985, pp. 204-209). Il existe deux bancors disjoints, l’un est une unité de monnaie et l’autre une unité de capital (financier). Le bancor est, en principe, une unité de capital dans la mesure où l’épargne en bancors des pays excédentaires finance le déficit structurel des pays importateurs nets. Cependant, puisque cette épargne en bancors n’est pas rémunérée, elle ne concourt pas à la formation de ce capital. Hormis la disposition qui prévoit la rétrocession de l’or et de devises aux pays créditeurs.

    Plus récemment, les travaux de P. Davidson (1992 et 2001) sur la réforme du SMI réactualisent les dispositions envisagées par Keynes, en insistant sur les transferts internationaux de capitaux afin de promouvoir le bien-être global. Davidson conçoit également la création d’une Union internationale de compensation monétaire (UICM) dont le rôle serait d’être l’organisme comptable et de réserve des actifs. Chaque banque centrale s’engage à garantir la conversion dans sa propre monnaie des dépôts dans l’UICM, et à fournir les devises nécessaires à ses banques et au secteur privé. L’essentiel des transactions internationales privées est compensé entre les comptes des banques centrales sur les livres de l’UICM. Le taux de change entre la monnaie nationale et l’UICM est fixé initialement par chaque pays. Son projet vise à mobiliser l’épargne des pays excédentaires vers les pays déficitaires. Les crédits des pays excédentaires doivent servir à : financer des importations en provenance des autres pays appartenant à l’UICM ; réaliser des nouveaux investissements directs chez ses partenaires ou ; faire des transferts unilatéraux (aide extérieure) aux pays déficitaires.

    La stabilité à long terme du pouvoir d’achat de l’UICM est basée sur un panier de biens produits dans chaque pays. Ceci requiert un système de taux de change fixe entre chaque monnaie nationale et l’UICM. Le taux de change peut être modifié seulement pour tenir compte des augmentations permanentes de la productivité du travail. Chaque banque centrale est ainsi assurée de maintenir le pouvoir d’achat de ses réserves en UICM, même si un autre pays permet un dérapage de l’inflation. Un pays qui bénéficie du plein emploi mais maintient un déficit de son compte courant, ne dispose pas de la capacité productive pour maintenir son niveau de vie. Si la nation déficitaire est pauvre, les pays riches doivent transférer une partie de leur excédent commercial sous forme d’aide. Ceci équivaut à un impôt négatif sur le revenu des ménages pauvres dans le pays qui jouit du plein emploi. Si le pays déficitaire est relativement riche, il doit réduire les échanges avec ses principaux partenaires commerciaux. Si le déficit de la balance des paiements devient chronique malgré un solde commercial positif, le pays subit une charge très lourde du service de la dette. L’UICM doit alors promouvoir la négociation entre créditeur et débiteur afin de : allonger les périodes de remboursement ; réduire les charges d’intérêts, et ; annuler une partie de la dette. La réduction du service de la dette dépend du niveau des revenus du pays débiteur par rapport à celui du créancier, et de sa capacité d’accroître le revenu réel par habitant (Davidson, 2001, p. 13).

    Cette mobilisation internationale de l’épargne réintroduit la proposition de Keynes d’un mécanisme d’ajustement des soldes commerciaux, dont la responsabilité pour éliminer les déséquilibres incombe essentiellement aux pays excédentaires. Le contrôle de capitaux est assuré par la conversion en monnaie nationale des dépôts dans l’UICM, et par la fourniture des devises nécessaires aux échanges par les banques centrales. Dans le contexte de globalisation financière, cette approche postkeynésienne a le mérite de souligner que ce mécanisme d’ajustement, et indépendamment d’un système de taux de change fixe, variable ou de contrôle de capitaux, peut éviter une crise internationale de liquidité et une dépression généralisée.

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