93 – Irving Fischer : les rouages vicieux…

Extrait du site « Révolution monétaire« 

Les rouages vicieux de la création monétaire

Dans 100% Money, en 1935, l’économiste Irving Fisher décrit simplement comment l’argent peut être créé et détruit par le système bancaire dans notre système monétaire et comment cela fragilise le système financier et l’économie dans son ensemble. Bien que le temps ait passé, notre système monétaire est aujourd’hui fondamentalement identique à celui du temps de Fisher.


La Banque d’Amsterdam et l’ancien système 100%

Les tous premiers systèmes bancaires semblent avoir été des systèmes à couverture intégrale. Son origine provenait de l’habitude de déposer son or et autres biens de valeur chez les orfèvres ou autres détenant les infrastructures pour protéger ces dépôts. L’or et les biens de valeur ainsi déposés étaient échangés grâce à des certificats en papier appelés monnaie scripturale qui étaient en réalité des chèques. Tant que l’ensemble de cet or était gardé en coffre, cet ancien système était clairement un système 100%, très proche de celui proposé ici. Cela commença à changer quand une partie de cet or fut prêtée. En Angleterre, cette évolution a vu le jour autour de l’année 1645.

La Banque d’Amsterdam (appartenant à la ville d’Amsterdam) débuta de la même façon et effectua ce changement de politique à peu près à la même époque. Feu le professeur Charles F. Dunbar de l’université de Harvard nous dit de cette banque :

« Il est clair que le concept d’origine de la banque en tant que banque de dépôt n’incluait pas le prêt comme une de ses fonctions. Elles étaient fondées sans capital et il était admis à la fois par la loi les autorisant et par le public qu’elles détenaient à tout moment l’ensemble des espèces que l’argent scriptural en circulation était censé représenter.»[1]

Le prêt bancaire se développa progressivement et subrepticement. C’était un abus qui fut facilité par le fait que les banques n’avaient aucunement l’obligation de publier des rapports publics. Le professeur Dunbar nous dit :

« L’étendue du secret qui entourait l’état des banques et ses transactions est révélé par l’ignorance complète qui prévalait à propos de la vraie nature de leur commerce. »

« A intervalle régulier, durant les cent dernières années d’existence de la banque, des doutes se sont élevées quant à la véritable présence de l’ensemble des espèces représentées par l’argent scriptural. Cependant, ces doutes semblent avoir été facilement réfutés, ou écartés comme d’importance mineure, bien qu’il soit aujourd’hui certain que, dans certains cas au moins, ils étaient bels et bien fondés. »

« Il semble, cependant, qu’il n’y eut aucune alerte sérieuse à propos de la sureté de la banque avant les divulgations de 1790 et 1791. »

La banque fit alors faillite « après une carrière 182 ans ». On trouva qu’elle avait prêté de l’argent à la Ville d’Amsterdam, remplaçant l’argent sonnant déposé par des obligations de la Ville et que cette pratique « avait perduré pendant plus d’un siècle et demi » sans que l’opinion publique en eut connaissance.

« Durant des génération, l’étrange constitution de la banque avait permis à l’administration de cacher ce coupable secret et d’étouffer tout soupçon. Un système bancaire d’une grande utilité dont la faillite était impossible s’il était dirigé sagement finit ainsi sous le discrédit et en ruine à cause de l’ignorance complète du public du véritable état de ses affaires et de l’absence de compte à rendre de la part des gestionnaires en direction de l’opinion publique. »

Au regard de notre sujet, La seule différence importante entre les abus qui ont finalement mené à la perte de la Banque d’Amsterdam et la pratique moderne consistant à prêter l’argent des déposants ( qui a pratiquement anéanti notre civilisation capitaliste ) est que le système moderne n’est pas secret mais s’opère au grand jour, avec le consentement de tous les acteurs concernés, et est censé être protégé par des régulations légales ou autres, spécialement concernant les réserves. Ces régulations sont extrêmement compliquées, comme le savent tous ceux qui ont étudié avec attention notre volumineux code bancaire. Les Glass Banking Act de 1934 et l’Ominbus Banking Act de 1935 ne font pas exception. Elles consistent essentiellement en un effort pour trouver un remède aux défauts de notre système bancaire ayant pour cause l’absence de réserves intégrales. Nous pourrions nous passer de la plupart de ces lois une fois les réserves devenues intégrales.

Prêter 10 fois de suite ses réserves

Sous notre système actuel ou système 10%, l’argent sonnant n’est pas prêté une fois mais une multitude de fois. Ce qui suit est une illustration imaginaire et simplifiée du processus par lequel cela est effectué et duquel résulte le lien moderne intime entre les prêts et les dépôts, un lien bien plus intime que celui qui a anéanti la Banque d’Amsterdam.

Imaginons qu’une banque soit fondée le 1er Juin, qu’elle soit la seule présente au sein d’une communauté et que son capital de départ consiste en 1 millions de dollars en argent sonnant détenu en coffre. La banque procède alors au prêt de cet argent. Le premier client emprunte, disons, 10 000$ et signe en échange un titre de créance qui l’engage à rembourser cette somme. Supposons que le guichetier donne en main propre ces 10 000$ d’argent sonnant au client mais que ce client les rende immédiatement au guichetier et ainsi les dépose. D’autres clients effectuent la même chose de telle sorte qu’à la fin de la journée le million de dollar ait été entièrement prêté puis déposé à nouveau.

A ce moment la banque a seulement prêté son propre capital à ses clients et ses clients après avoir reçu cet argent l’ont redéposé.

Ces clients considèrent désormais cet argent comme leur argent. Bien que ce ne soit pas le cas légalement, à ce stade, dans la pratique, cet argent est leur argent plutôt que celui de la banque car les dépôts de 1 million de dollar enregistrés sur les talons de leur chéquier sont couverts par des réserves intégrales.

Notre banque imaginaire a alors un million de dépôt (représentant un passif dû aux déposants) et elle a des actifs de deux millions de dollars, un million constitué de l’argent déposé et le reste constitué de titres de créance.

Si l’argent sonnant peut être considéré comme étant la propriété des déposants, les titres de créance sont eux la propriété de la banque. Il est vrai que légalement ces deux millions appartiennent à la banque, mais dans la pratique, comme nous venons de l’indiquer, le million dans les coffres de la banque appartient aux déposants. L’argent est pour ainsi dire gardé en coffre pour eux par la banque.

Les déposants peuvent transférer par chèque d’individu à individu leur part respective de ce million de dollar pour payer les achats en épicerie ou autres où les chèques sont communément acceptés. Jusqu’ici la situation est presque exactement la même que celle de la banque d’Amsterdam avant le début de ses manipulations secrètes.

Le 2 juin se passe exactement la même chose que le 1er Juin. La banque entreprend de prêter l’argent véritable qu’elle a en coffre aux clients du second jour ; le même million de dollar qui dans la pratique appartenait aux déposants d’hier, mais légalement à la banque. Ensuite, les clients d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, redéposent cet argent dès qu’ils le reçoivent, le même million de dollar. A la fin de la journée, le passif de la banque s’élève à deux millions de dollar (enregistré comme argent sonnant sur les talons des chéquiers) et l’actif s’élève à 3 millions, à savoir un million d’argent sonnant et deux millions de titres de créance représentant les prêts des deux journées.

Le danger commence ici. Les dépôts sont maintenant de deux millions mais les actifs bien que de trois millions ne comprennent qu’un million d’argent sonnant. La banque a fait ce que la Banque d’Amsterdam avait fait subrepticement, en remplaçant de l’argent par des titres de créance. La moitié des dépôts est désormais couverte par des titres de créance. Cependant, du point du vue des déposants, ces deux millions de dépôt représentent de l’argent sonnant. Sur le talon de leur chéquier, il est écrit qu’ils ont un total de deux millions de dollars et ils appellent cela « l’argent en banque ». Ils font circuler ces deux millions de dollars par chèque, exactement comme si c’était de l’argent dans les poches, changeant de main, selon certaines estimations, à un rythme d’une fois tous les quinze jours.

La banque n’est plus dans le rôle d’un simple dépositaire. Elle assume une responsabilité bien plus sérieuse, celle de fournir de l’argent sonnant qu’elle ne possède pas. Elle est dans la position de quelqu’un qui a vendu une marchandise à découvert. Elle se fie à une bonne gestion (et à sa bonne étoile) pour obtenir cette marchandise, l’argent sonnant, lorsqu’elle en aura besoin. Comme nous l’avons déjà remarqué, légalement le million d’argent sonnant tout comme le reste des actifs appartiennent à la banque. La propriété des déposants des deux millions « d’argent en banque » n’est plus qu’une simple fiction. Ils ne sont même pas dans les coffres de la banque. Ces deux millions n’existent tout simplement pas. Les déposants ne détiennent pas deux millions de dollars même s’ils le croient ordinairement et que leurs relevés de compte le leur confirment. Tout ce qu’ils détiennent, c’est le droit d’exiger de l’argent sonnant, deux millions.

En autorisant la seconde vague de déposant d’échanger par chèque ce qui n’est pas de l’argent réel, la banque a, en fait, créé de toute pièce (grâce à une simple promesse de fournir de l’argent sonnant à la demande) un million de dollars de monnaie en circulation supplémentaire. Chaque dollar en dépôt n’est qu’une simple promesse de fournir un dollar à la demande des déposants. Ces promesses de payer ses déposants instantanément reposent en parti sur la contre-promesse des débiteurs de rembourser un jour ou l’autre la banque. Ces derniers, les titres de créances des déposants couvrent la moitié de leurs dépôts, l’autre moitié étant couverte par le seul million d’argent sonnant.

Le 3 juin, la banque prête ce million d’argent sonnant pour la troisième fois et le reçoit encore à nouveau comme les débiteurs le redéposent.

Dans la pratique, bien sur, l’argent transite rarement réellement par le comptoir du guichetier mais reste simplement intouché dans les coffres. Il arrive dans la majorité des cas qu’on dise aux déposants d’enregistrer les « dépôts » successifs sur le talon de leur chéquier, assurant à chacun qu’il aura la possibilité de payer par chèque le montant total de son propre dépôt.

Le 4 juin, le million est prêté et déposé une quatrième fois. Le 5 juin, une cinquième fois et ainsi de suite jusqu’au dix juin inclus. Les dépôts sont alors de dix millions de dollars alors que l’argent sonnant est toujours d’un million de dollars (et les titres de créance sont désormais de dix millions de dollars). Alors (si la banque ne s’est pas arrêté plus tôt), la loi s’introduit. La limite légale de 10% de réserve a été atteinte.[2]

Le minimum légal requis concernant les réserves aux Etats-Unis n’est pas uniformément 10%, mais, par commodité, l’ensemble de notre système actuel, celui de réserves fractionnaires, sera par la suite appelé « système 10% ».

De « l’argent sonnant » qui n’est pas de l’argent sonnant

La majeure partie des dépôts est créée de la curieuse façon que nous venons de décrire, en prêtant. Parfois, un peu d’argent sonnant passe vraiment par le comptoir du guichetier dans une direction ou dans une autre, emprunté et vraiment retiré, pour payer des employés par exemple, ou déposé, par un magasin de détail faisant habituellement affaire en espèce par exemple. Mais le plus souvent, les dépôts bancaires sont créés de toute pièce à partir des prêts, comme dans notre exemple imaginaire. En d’autres mots, à peu près neuf dixièmes des dépôts des déposants proviennent de leurs propres reconnaissances de dette, avec l’aide de la banque.

Mis à part les prêts (titres de créance) et l’argent sonnant, les actifs des banques sont usuellement constitués « d’investissements » tel que des obligations. Les principes énoncés précédemment s’appliquent à ces investissements aussi bien qu’aux prêts. En effet, une banque peut acheter des obligations, disons à des compagnies d’investissement, en accordant des dépôts, c’est-à-dire en « élargissant le crédit » de ces compagnies sans utiliser le moindre argent sonnant, exactement comme lorsqu’elle accorde un prêt. Il en résulte que les dépôts bancaires augmentent avec les investissements, tout comme avec les prêts, et donc à mesure qu’augmentent les prêts et les investissements pris ensembles. Aussi, bien évidemment, les dépôts décroissent lorsque les investissements décroissent, lorsque les prêts décroissent et lorsque les prêts et les investissements pris ensembles décroissent.

Nous nous intéresserons aux prêts et aux investissements lors du chapitre V. Ici, ce qui nous intéresse principalement, ce sont les dépôts bancaires, le présumé « argent en banque » ou ce que nous avons appelé l’argent sur compte chèque, et à quel point cet « argent sonnant » n’est pas vraiment de l’argent sonnant.

Comme nous l’avons dit précédemment, chaque déposant appelle toujours son « dépôt », son « argent en banque ». Mais la seule justification à cela est qu’il se sent sûr de pouvoir obtenir « son » argent sonnant quand il le désire ; et il le peut à condition qu’il n’y en ait pas trop d’autres qui veulent retirer « leur » argent sonnant au même moment ou à condition qu’assez d’argent sonnant soit déposé par d’autres. Tant que la banque peut fournir ainsi la totalité de l’argent sonnant réclamé par les déposants, les 10 000 000 de dollar de dépôts peuvent circuler par chèque avec autant de bonheur que s’ils étaient couverts par un montant équivalent d’argent sonnant. Les chèques qui passent d’un déposant à un autre transfèrent simplement les dépôts, le droit d’exiger de l’argent sonnant, en laissant intouché l’argent sonnant dans les coffres. Entre des déposant de banques différentes, les chèques s’annulent en grande partie les uns les autres à travers la chambre de compensation de façon à ce que, que ce soit entre les déposants d’une même banque ou entre les déposants de banques différentes, il y ait besoin de très peu d’argent sonnant, en temps clément.

Ainsi, étant en grande partie exempt (en temps clément) d’importantes demandes en argent sonnant, notre banque servant d’illustration a été capable d’effectuer un miracle. Elle a fait apparaître 10 millions de dollars là où il y en avait 1 million auparavant. Elle a ainsi provoqué une inflation des moyens de paiement. Elle a créé de toute pièce 9 millions de dollars à partir de titres de créance ou de dettes. Cet « argent » est appelé de différentes manières mais toutes ont pratiquement la même signification : « crédit », « monnaie de crédit », « monnaie de dépôt », « l’argent en banque », « l’argent que j’ai à la banque », « dépôts à vue », « dépôts pouvant être transférés par chèque », « dépôt sur compte chèque ». Dans le chapitre 1 nous avons appelé cela « argent sur compte chèque ».

Avec des réserves de 10%, seul 10% de l’argent sur compte chèque peut être à proprement parler considéré comme un vrai dépôt d’argent. Les 90% restant sont un substitut synthétique à l’argent sonnant, créé par une sorte de tour de passe-passe. Le client croit qu’il a reçu un prêt provenant de l’argent que la banque détenait préalablement et l’a ensuite redéposé. Il ne voit pas que l’argent qu’il a déposé a été en fait créé par la banque à partir de son propre emprunt, sa propre dette. Il a aidé la banque à créer de l’argent de toute pièce et cette création monétaire ne concerne pas seulement lui-même et la banque mais la nation dans son ensemble exactement comme l’argent créé par le chercheur d’or lorsqu’il rapporte de l’or à l’Hôtel de la monnaie concerne la nation dans son ensemble.

Comment les banques détruisent « l’argent sur compte chèque »

Les banques n’ont pas seulement le pouvoir de créer une telle monnaie synthétique, elles peuvent aussi la détruire, en inversant le processus décrit précédemment. Prenons le premier client qui, le 1er Juin a emprunté 10 000$. Au premier septembre, après avoir utilisé cet argent pour ses affaires, c’est-à-dire en le consacrant à la main d’œuvre, aux matériels, à l’équipement , il a ainsi gagné 10 000$ plus un profit et dépose le tout ( principalement sous forme de chèques). Il rembourse sa dette de 10 000$ par un chèque couvert par son dépôt à la banque. Ce paiement détruit une somme équivalente (10 000$) de moyen de paiement circulant aux Etats-Unis car il réduit de 10 000$ le solde de son compte chèque mais n’augmente le solde du compte chèque de personne d’autre. Les dépôts décroissent de 10 000$ et les prêts également.

Ainsi, de la même façon que l’argent sur compte chèque est créé de toute pièce lorsque les prêts sont contractés, l’argent sur compte chèque est détruit lorsque les prêts sont remboursés. Dans chacun des cas l’intérêt public est concerné.

Ceci est le fondement de l’affirmation du chapitre 1 selon laquelle les banques sont pratiquement des émetteurs de monnaie privés. Cependant, M. Edmund Platt, ancien vice-gouverneur de la Réserve Fédérale nous rappelle7 qu’il faut être deux pour faire un prêt. « Les banques sont impuissantes », dit-il, « si à cause d’une crise de confiance ou pour toute autre raison, les emprunteurs viennent à manquer ». Ceci est parfaitement vrai, mais nous sommes d’autant plus infortunés car cela montre que nos moyens de paiement ne dépendent pas simplement de 14 500 émetteurs de monnaie privés mais également de millions d’emprunteurs. Mr Platt cite également l’économiste anglais Keynes « il est très préjudiciable que les déposants puissent prendre l’initiative de changer le volume de la monnaie de la communauté ».

Cependant, le point important reste que c’est le système bancaire de réserves fractionnaires qui donne à ces deux parties, la banque et l’emprunteur, le pouvoir de provoquer une inflation ou une déflation des moyens de paiement ; un pouvoir non-intentionnel qui donne une implication nationale et contre-nature à une transaction qui serait innocente autrement.

L’activité bancaire sur une corde raide

Si les deux parties, au lieu d’être une banque et un individu était un individu et un individu, ils ne pourraient pas provoquer une inflation des moyens de paiement en effectuant un prêt, pour la simple raison que le prêteur ne pourrait pas prêter ce qu’il n’a pas, comme le peuvent les banques. Un individu ne peut prêter 10$ de sa poche à moins qu’il n’ait cet argent dans sa poche pour le prêter. Et s’il les prête, ils ne sont alors plus dans sa poche. Il ne peut pas garder 10$ dans sa poche et dans le même temps les prêter à dix personnes différentes, en promettant simplement à chaque personne qu’il fournira les 10$ prêté à la demande. S’il se constitue lui-même en banque commerciale, il pourra alors le faire ; il peut détenir dix titres de créance d’un total, disons, de 100 000$ et attendre des débiteurs qu’ils fassent circuler ces 100 000$ (dont 90 000 sont imaginaires) en signant des chèques couverts par lui, en se fiant dans le même temps à sa bonne étoile pour qu’ils n’exigent jamais plus de 10 000$ en argent sonnant à la fois.

Seules les banques commerciales et les sociétés fiduciaires peuvent prêter de l’argent qu’elles créent de toute pièce en le prêtant. Les banques d’épargnes ne créent pas ses dépôts. Elles prêtent les fonds déposés chez elles.

De la même manière que deux individus ne peuvent réduire les moyens de paiement en circulation en liquidant une dette, une banque d’épargne et un individu ne le peuvent pas non plus.

Quid à propos des dangers que les banques encourent elles-mêmes ?

Comme les banques commerciales et les sociétés fiduciaires supportent toujours un volume très important et fluctuant de « crédit » ou d’argent sur compte chèque couvert par un montant faible d’argent sonnant, elles se retrouvent dans une situation aussi difficile que celle d’un chauffeur qui transporterait une énorme quantité de foin sur un tout petit et étroit fourgon. Sur une route lisse, tout va bien mais ce n’est pas le cas quand la route est accidentée.

Le défaut fondamental du système de réserve fractionnaire

Il y a de l’ironie, qu’elle soit inconsciente ou non, lorsque le banquier « conservateur » conseille à ses clients de ne pas faire de cavalerie, de ne pas faire des affaires avec une trésorerie rachitique, de ne pas spéculer avec l’argent des autres ou de ne pas vendre à découvert.

Un banquier de grande expérience qui est devenu un partisan du système de réserves intégrales m’a dit : « Il n’y a aucun vrai homme d’affaire qui imaginerait gérer son entreprise avec un bilan qui ressemblerait à celui d’une banque commerciale ordinaire, et s’il essayait, aucune banque commerciale ne lui prêterait de l’argent. Si vous ne me croyez pas, essayez avec n’importe quelle banque commerciale. Prenez son propre bilan, transformez-le suffisamment pour qu’il puisse s’appliquer à une entreprise et demandez au banquier responsable des prêts de cette banque jusqu’à quel point il augmenterait la ligne de crédit de cette entreprise qui a un passif exigible à tout moment représentant dix fois sa trésorerie et des actifs en grande partie gelés même lorsqu’ils sont nominalement dits liquides ! »

En admettant que de telles banques puissent éviter le naufrage en temps clément ou, comme en Angleterre ou au Canada, même en temps tumultueux, elles ne se sauvent seulement qu’en faisant grand tort à la population, c’est-à-dire en réduisant les moyens de paiement en circulation. Ainsi, non seulement le banquier n’autoriserait pas sa clientèle d’affaire à gérer leurs affaires avec une trésorerie aussi fragile que la sienne mais il est encore plus injustifiable de voir le banquier faire reposer ses affaires sur des fondations aussi faibles, ou plutôt est-il encore plus injustifiable que nous permettions aux banquiers d’avoir des pratiques si dangereuses. Car les réserves chancelantes des banques ébranlent l’ensemble de notre structure économique. Par l’inflation ou la déflation des moyens de paiement en circulation, le système de réserve fractionnaire nuit à tout le monde, y compris les millions d’innocent au sein de la population qui n’ont rien à voir avec ces transactions.

Comme cela est très bien dit dans un mémorandum écrit par quelques économistes de l’Université de Chicago favorables au système 100%, « Si un mauvais génie avait cherché à aggraver la plaie que représentent les cycles des affaires et l’emploi, il aurait pu à peine faire mieux que d’instituer un système de banques de dépôt privés sous sa forme actuelle. »

La petitesse des réserves et le lien entre les dépôts sur compte chèque et les prêts en découlant constituent les défauts majeurs de notre système bancaire contemporain. Ceux-ci et les conséquences fatales qui s’en suivent peuvent être résumés dans les quatre propositions suivantes qui seront étudiés plus sérieusement au chapitre VII :

(1) Le système de réserve fractionnaire lie l’argent bancaire aux prêts (et investissements) bancaires.

(2) Ce système et ce lien intime ont pour conséquence des ruées bancaires et des faillites.

(3) Ils ont également pour conséquence l’inflation et la déflation de notre principale « monnaie » (« l’argent sur compte chèque ») à mesure que les prêts (et investissement) bancaires croissent ou décroissent.

(4) La croissance et la décroissance des prêts bancaires et ainsi de « l’argent sur compte chèque » sont les principales responsables des grands booms et des grandes dépressions.

(5) En agrégeant ces quatre propositions, il est légitime de dire que le système 10% est un facteur aggravant majeur des terribles calamités à l’image de celles que nous avons vécues récemment.


[1] The theory and History of banking, par Charles F. Dunbar, New York, ( Putnam), 1901, p 103

[2] A strictement parler, l’exemple donné ne s’applique pas entièrement à une nouvelle banque s’installant dans une communauté où il y a déjà d’autres banques de dépôts. Le million lorsqu’il est prêté est ensuite transféré par chèque dans les autres banques et n’est ainsi pas intégralement redéposé dans la même banque. Les autres banques lorsqu’elles reçoivent leur part vont retirer une partie de ce million des coffres de la nouvelle banque pour les transférer vers leurs propres coffres. Ce déversement des réserves depuis les coffres d’une banque vers les coffres d’autres banques dissimule le processus mis en lumière ci-dessus durant lequel le même argent est prêté plusieurs fois de suite, et le dissimule même habituellement aux banquiers.

Ce processus de prêt multiple est plus évident quand il n’y a qu’une banque à prendre en considération. Mais, même lorsqu’il y a plusieurs banques, ce processus reste vrai pour les banques dans leur ensemble. Ce déversement de l’argent d’une banque vers les autres change simplement la banque dans laquelle se fera le prêt supplémentaire.

Ce paradoxe bancaire selon lequel ce qui est vrai pour les banques dans leur ensemble n’est pas vrai pour une banque isolée a été pour la première fois mis en lumière par Chester Phillips, désormais doyen de l’Université de l’Iowa.

7 New York Herald Tribune, 2 Janvier 1935

Publié par Nathanael Faibis à l’adresse 

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6 commentaires pour 93 – Irving Fischer : les rouages vicieux…

  1. oppossùm dit :

    Est-ce bien utile ?

    Je trouve toujours flou et tortueux le début du raisonnement (Chez lui et d’autres)
    Dès que la somme initiale est une première fois prêtée puis redéposée , rien n’est dit sur la forme de ce dépôt.
    S’il s’agit d’un prêt à la banque , il n’y a pas de multiplication monétaire , la somme circule et n’est qu’à un seul endroit à la fois.
    S’il s’agit d’un dépôt, alors il est à la disposition du déposant et ne peut être reprêté.

    Dès lors, ce que prête la banque , dès le deuxième tour, n’est pas vraiment le dépôt du 1er emprunteur/déposant, mais une nouvelle monnaie ou plus exactement une presque promesse de payer (plus exactement une promesse de financer, mais je chipote ok) .

    Mais si Fisher ne raisonne pas tout à fait ainsi c’est parce qu’il part du modèle historique de la banque de pur dépôt , avec un épargnant et un emprunteur , où l’on ne peut prêter que ce qui existe déjà.

    Dans le modèle de la banque de dépôt, on ne prête que ce qui existe : donc, pour raisonner suivant cette contrainte et faire fonctionner sa chaîne des agents qui empruntent et déposent en cascade , il suppose que c’est la même somme qui est retirée, redéposée puis reprêtée en boucle.
    A la fin, il nous fait constater que ces prêts successifs ont aboutit à 10 fois plus (par expl en système 10%)

    OK , mais il est passé par un raisonnement tordu où l’emprunteur retire en liquide ce qu’il vient d’emprunter , pour le redéposer aussitôt : ça correspond peut-être à la pratique concrète des années 1900/1930, mais aujourd’hui plus du tout !!! De plus et SURTOUT, cela donne l’illusion de croire que c’est l’argent des déposants successifs qui est reprêté. (Et nous voilà embringué dans les fausses pistes à la Jorion)

    Fisher raisonne juste , lui, mais présente mal puisqu’ il raisonne donc à la fois selon un ancien modèle où rien ne saurait être crée qui n’existe déjà (A moins de malhonnêteté) , et dans le modèle moderne où la règle du jeu autorise une création de 10 pour une base de 1.

    En voulant décomposer les choses par ces séries de va et vient, il les obscurcit.

    Il est vrai que comprendre comment on est passé de la Banque d’Amsterdam à la FED, comment on est passé de la logique de la banque de dépôts à monnaie pleine , où la monnaie procède de la monétisation d’un bien réel existant qui est donc monétisé , à la logique de la banque commerciale qui monétise , au travers d’une créance, un bien futur , n’est pas évident.

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    • A-J Holbecq dit :

      Je ne suis pas trop d’accord, c’est plutôt amusant et bien vu (en remplaçant le terme « argent sonnant » par  » monnaie fiduciaire » et en n’oubliant pas que la banque serait la seule présente au sein d’une communauté

      J'aime

  2. PHOSem dit :

    Une des aberrations du maintient du système de réserves fractionnaires vient de l’abandon de la convertibilité des monnaies scripturales en métaux précieux. Or, les monnaies actuelles ne sont plus convertible et tout est fiduciaire et scriptural. Donc la limite des réserves en Or qui étaient à l’origine de la contrainte ayant provoqué et justifié la mise en œuvre d’un système de réserve n’existe plus. La seule justification à conserver ce système est la crainte que l’alternative (un système de réserve à 100%) obligerait à donner le pouvoir de création monétaire à une entité dont l’indépendance serait critique nouvelle et à définir.
    Il me semble que les banques centrales pourraient jouer naturellement ce rôle si elles étaient indépendantes des états et des banques privées.

    Les avantages principaux du système avec 100% de réserves seraient:
    1- Les dépôts seraient protégés
    2- La monnaie serait créée sans dette
    3- Les contractions monétaires ne seraient plus alimentées par ce système
    4- Le contrôle de la masse monétaire serait plus simple
    5- La finance et les banques privées auraient moins d’importance de pouvoir et d’influence
    6- L’inflation serait contrôlable indépendamment des taux directeurs
    7- Les états retrouveraient leurs souverainetés
    8- La croissance ne serait plus indispensable pour avoir une économie saine (système plus écologique !)
    etc.

    Ce serait dommage de ne pas approfondir ce sujet !…

    Je regrette que ce système ne puisse jamais être débatut critiquement sur le blog de Paul Jorion…

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    • postjorion dit :

      Bienvenue PHOSem et merci pour votre éclairage.
      Il est évidemment impossible de discuter de ce sujet avec Jorion puisque pour lui le système est DÉJÀ un 100%monnaie…

      J'aime

      • Bruno Lemaire dit :

        En dehors de la position erronée – ou jugée telle par 97,32% [😉 ]de la profession, la mauvaise foi de Jorion est prouvée [à 100%] puisqu’il n’a jamais accepté de transmettre, et encore moins de répondre, la proposition suivante.

        Puisque les anti-créationnistes ne croient pas à la création monétaire par les banques commerciales, pourquoi ne pas exiger des mesures 100% monnaie.

        Si c’est déjà le cas, les « jorionistes » ne risquent rien. Si ce n’est pas le cas, les jorionistes ont évidemment tort. Mais, s’ils s’opposent à cette mesure, c’est parce qu’ils SAVENT qu’ils ont tort, et qu’ils sont donc de mauvaise foi.

        Cordialement, B.L.

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