68 – Billet invité: Bruno Lemaire « Sur la question des dettes »

Article origine « Sur la question des dettes »

Sur la question des dettes et sur les possibilités de s’en sortir …

A longueur de journées, et de medias, on nous parle des dettes pharamineuses des états, après avoir parlé il y a deux ans du sur-endettement lié plus particulièrement aux subprimes.

Mais de quoi s’agit-il réellement, et sommes nous, collectivement et individuellement, condamnés par cette malédiction, le surendettement ?

Qui sont donc ces débiteurs, et pourquoi ce monceau de dettes ?

Dans ce billet, après avoir parlé des débiteurs, nous parlerons des créanciers (sans créanciers, pas de débiteurs 😉 ), puis nous parlerons des dettes, et enfin nous esquisserons quelques pistes de « sortie de dettes ».

A- Les débiteurs.

Ils sont connus, c’est un peu tout le monde.

D’abord, il y a les états, et pas seulement ceux appelés, très durement, les PIGS (Portugal, Irlande ou Italie, Grèce et Espagne) : on peut y ajouter les USA, le Royaume Uni, la France, le Japon et des tas d’autres pays.Ensuite, certaines entreprises.

Enfin, beaucoup de particuliers, soit parce qu’ils ont été pris par une frénésie de consommation, soit tout simplement parce qu’ils ne gagnent pas assez pour vivre. Ou encore certains particuliers ou organisations, qui ont cru que l’on pouvait gagner à la Bourse ou sur les marchés financiers à coup sûr, et qui ont spéculé avec de l’argent qu’ils ne possédaient pas.

B- Les créanciers
Avant de les citer, juste un petit retour en arrière, sur la notion d’argent et de monnaie. Quand on parle d’argent, on confond parfois deux notions.

La première notion est celle d’argent-liquide, que nous appellerons désormais espèces : ce sont les pièces et billets en circulation dans une zone donnée. Dans la zone euros, ce seront des euros en billets (de cinq euros jusqu’à 500 euros, ou des pièces (d’un centime à quelques euros). Ces « espèces » sont mises en circulation par la banque centrale (dans la zone euro, c’est la BCE).

La deuxième notion est celle de monnaie scripturale (bancaire), celle dont le montant est inscrit dans les comptes chèques des particuliers ou des entreprises dans les comptabilités des banques commerciales.

Il y a une troisième « monnaie », la monnaie scripturale centrale, qui correspond aux comptes que les banques sont tenues d’ouvrir auprès de la banque centrale, ou d’une de ses annexes (banque de France pour la France)

La somme « espèces » plus « monnaie scripturale (bancaire » est appelée, par définition, agrégat monétaire M1, ou masse monétaire (étroite). Tout élément de M1 peut être utilisé sans problème comme « moyen de paiement » .
Les espèces sont utilisées pour des « petits » montants allant jusqu’à 1500 ou 2000 euros. La monnaie scripturale – par l’intermédiaire d’outils comme la carte bancaire, les chèques, les virements, … – est de plus en plus utilisée, puisque 95% de la valeur des transactions s’effectue de cette façon.

Les institutions financières non bancaires se contentent de faire transiter – moyennant paiement de leurs services, bien sûr – les excédents éventuels de monnaie (espèces ou monnaie scripturale) de ceux qui en ont « trop » (on les appelle savamment ‘agents à capacités de financement’ – nos fourmis) à ceux qui n’en ont pas assez (les « agents à besoins de financement » – nos cigales.

Si les seuls créanciers étaient nos « fourmis », il n’y aurait jamais de besoins d’augmentation de la quantité de monnaie en circulation. Les « fourmis » prêteraient aux cigales, soit par l’intermédiaire des institutions financières, soit directement.

Ce n’est pas le cas, heureusement ou malheureusement : d’une année sur l’autre, M1 augmente bien plus vite que les richesses réelles telles que ces richesses peuvent être synthétisées par le PIB.

En fait, la plupart de la monnaie en circulation (85% de l’agrégat M1, contre seulement 15% pour les espèces) correspond à des créances (vues de la banque) ou à des dettes (point de vue des emprunteurs) accordées ou dues depuis des mois ou des années.

Les banques sont donc de très gros créanciers, alors même qu’elles ont créé de l’argent, création basée uniquement sur des promesses de remboursement, des reconnaissances de dettes. Ces dettes, dans l’état actuel du système monétaire, ne pourront jamais être entièrement remboursées.

Supposons, en effet, qu’en partant d’une situation donnée, les banques prêtent 100 milliards d’euros à un « agent économique à besoins de financement » – une très grosse cigale.
En prenant un « petit » taux d’intérêt, par exemple 5%, la cigale devra rendre (si elle rembourse en un an) : 105 milliards. D’où pourraient bien provenir ces 5 milliards supplémentaires?
Il n’y a que deux sources possibles – si on néglige les échanges internationaux.

La source « banque centrale », qui devrait émettre de nouveaux billets : mais elle ne peut le faire qu’en s’endettant elle-même : d’où des dettes supplémentaires.
Ou bien la source « banques commerciales » elles-mêmes, qui ne peuvent le faire qu’en accordant de nouveaux prêts.

Dans les deux cas, pour qu’il y ait remboursement complet (principal plus intérêts) il faut qu’il y ait augmentation de la masse monétaire M1 (monnaie scripturale plus espèces).

Si la partie de PIB financée par ces 100 milliards n’a pas augmenté de 5%, la conséquence inévitable peut prendre deux formes (sans même parler du cas où l’emprunteur, la cigale, ferait faillite) :
a) la croissance de la masse monétaire, plus grande que celle du PIB, entraîne des tendances inflationnistes
b) la part « de gâteau » des banques va augmenter: le secteur banco-financier – le secteur « capitaliste » – grossit aux dépens du secteur de l’économie réelle (entreprises et ménages « non rentiers »)

Le problème semble plus compliqué si on fait intervenir les échanges internationaux. Mais si on envisage le monde entier comme un seul système économique, la question des dettes reste identique, à la seule différence, c’est que maintenant il y a plusieurs monnaies. Mais ce sont toujours les banques commerciales qui créent la monnaie scripturale, qui dans tous les pays est bien plus importante que les espèces « nationales ».

C- Les dettes sont-elles inévitables ?

Les dettes « provisoires » sont sans doute inévitables, pour de nombreuses raisons, dont la différence de « timing » entre les processus de production et de consommation, même dans le cas où le PIB serait stable (croissance zéro).

On peut avoir besoin de « faire crédit » – ce qui n’est pas la même chose que d’avancer de l’argent – c’est-à-dire d’accorder un prêt « monétaire » – lorsque l’on attend des rentrées d’argent périodiques, mais que l’on est obligé de consommer, ou d’acheter d’autres produits, plus fréquemment.

Dans le cas où le taux d’intérêt serait « éthique », c’est-à-dire dans le cas où la monnaie nouvellement créée (par des prêts monétaires) ou l’épargne déjà constituée serait fourni au même taux que celui de la croissance du PIB, toute dette (provisoire) pourrait être remboursée sans problèmes.

Ainsi, si nous empruntons 10 milliards à 3 %, et si notre taux de croissance est de 3%, nous remboursons le principal, 10 milliards, plus les intérêts : 300 millions. Tout le monde est content. Ceux qui ont produit « en plus », ceux qui ont prêtés (soit de l’épargne, soit de la monnaie nouvellement crée, et annulée par le remboursement)

Plus simple encore : en croissance zéro, on emprunte à 0%, on rembourse uniquement le principal.

D – Face aux dettes actuelles, y a-t-il une solution ?

Si on ne change pas le système monétaire actuel, il n’y a pas de solutions autres que les solutions catastrophiques classiques.

De plus en plus de monnaie sera prêtée aux pays les plus solvables, ou les plus puissants politiquement, économiquement ou militairement. Les autres seront mis au régime sec, comme les « PIGS ». Mais même cela ne peut marcher indéfiniment. La seule façon de rembourser, provisoirement, est de prendre l’argent à d’autres.

Ce peut être par l’hyperinflation : les rentiers étant, pour un temps, dépossédés : ils prêtent à 10%, les prix augmentent de 15%, la masse monétaire de 20%. Les petits rentiers y perdent, les banques, qui recréent la monnaie qu’il leur faut, ne risquent pas grand-chose.

La situation économique se dégrade, certaines entreprises, pourtant « rentables » avec un taux d’intérêt « éthique » de 2%, ne peuvent rembourser avec un taux de 5%. Elles font faillite, et cela aggrave la situation de nos « cigales » – pas toujours responsables de leur « sur-consommation » ou de leur « sous-épargne », surtout quand elles se retrouvent au chômage dans des secteurs comme l’automobile ou l’agro-alimentaire.

Aucune « méthode » ne peut fonctionner, d’ailleurs, sans dommages collatéraux de plus en plus importants, puisque, globalement, les dettes actuelles ne pourront jamais être complètement remboursées avec le système actuel.

Que faudrait-il faire donc.
Deux pistes, l’une de façon urgente, l’autre en prenant un peu plus de temps.

a) Dans l’urgence : séparer les dettes « publiques » des dettes privées (entreprises et particuliers) pour pouvoir les traiter différemment.
Pour les dettes publiques (soit les annuler purement et simplement – méthode « à la bolchevique de 1917 – soit déclarer caduques les intérêts passés de la dette publique – soit émettre de la monnaie centrale – sans intérêts – d’un montant égal aux dettes cumulées).
Pour les dettes privées, là encore traiter différemment les dettes des entreprises et les dettes des particuliers.
Pour les particuliers, annuler les dettes des surendettés, dès lors que ces derniers sont en situation précaire, et que ces dettes ont été souscrites à des taux « usuraires » supérieurs au taux éthique, corrigé éventuellement de l’inflation et d’un ou deux points. Ce taux usuraire, dans le contexte actuel (croissance zéro, inflation de 2%) vaudrait en France 4%, contre les 18 ou 20% couramment pratiqués.

Pour les dettes des entreprises, regarder celles qui correspondent à des entreprises « d’utilité collective » , respectueuses de l’environnement, et les autres. Remettre entièrement les dettes aux premières, ou les refinancer par émission monétaire de la banque centrale (éventuellement en leur prêtant ces nouvelles ressources à un taux « éthique »). Pour les autres, les inciter à se refinancer sur le marché d’épargne, là encore en limitant les taux à un taux non usuraire (éthique = croissance plus inflation)

Notons qu’une bonne partie de ces mesures (en particulier l’émission monétaire de la banque centrale dirigée vers les administrations pur couvrir la dette publique) est interdite par le traité de Maastricht et le traité de Lisbonne. Il faudra donc remettre ces traités en cause, voir sortir de la zone euro pour la France, peut être même de l’union européenne. Mais une telle menace peut suffire pour qu’on ait le droit de le faire sans en arriver à de telles extrémités.

Dénoncer la dette publique, qui est souscrite à 55 % par des « non résidents » peut aussi faire scandale : mais je ne vois pas les blindés chinois, les bombardiers US ou les nomades saoudiens intervenir dans ce cas, surtout qu’ils ont des problèmes analogues chez eux.
La question du surendettemnt est mondiale, et les 280 milliards d’excédents de la Chine ne représentent rien par rapport aux 50 ou 60 milliers de milliards de la dette mondiale. Je pense que de nombreux pays seraient ravis de la position que pourrait prendre la France en ce domaine.

b) A plus long terme

Une réforme ou une révolution monétaire sont indispensables, en dehors et en sus des mesures d’urgence évoquées plus ci-dessus.

Je pars en effet du principe – ou du postulat – suivant : la véritable richesse (du moins dans le domaine matériel) correspond à tout ce que l’on peut produire et consommer. La monnaie, sous forme espèces ou sous forme monnaie scripturale, n’est qu’un moyen.

Si ce moyen est perverti, si la richesse réelle est très inférieure à la richesse potentielle – du fait que de nombreuses capacités de production sont inutilisées, tant au niveau des hommes que des machines – alors une réforme du système monétaire est indispensable.

Il ne s’agit pas de vouloir décréter à tout prix une croissance, certaines productions sont inutiles, voire dangereuses. Mais cela n’a rien à voir avec les problèmes monétaires : la monnaie crée par les banques n’est pas créée en fonction de considérations environnementales ou éthiques, mais bien pour le profit anticipé des banques. Il faut donc empêcher les banques d’orienter la production en fonction de leurs intérêts particuliers, alors que c’est l’intérêt général qui doit prévaloir.

Pour cela, je ne vois que trois pistes ‘globales’ possibles, qui peuvent être suivies indépendamment, mais aussi de façon complémentaire.

La piste de l’argent ou du crédit social – celle de Douglas et de Louis Even, pionniers du crédit social.
La piste du crédit mutuel : il n’y a pas d’émission supplémentaire de monnaie, mais simplement des crédits échangés entre les différents agents économiques, tantôt cigales, tantôt fourmis
La piste suggérée par Maurice Allais : les banques commerciales n’ont plus le droit de créer de la monnaie scripturale (« 100% money »), on sépare les établissement « intermédiaires financiers » des banques ne faisant que de la gestion (comptable) monétaire, du « cash management »

De prochains billets tenteront de faire le point sur ces différentes pistes, ainsi que sur la piste de monnaies spécifiques, complémentaires, à usage plus limité, plus spécialisé.

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5 commentaires pour 68 – Billet invité: Bruno Lemaire « Sur la question des dettes »

  1. A-J Holbecq dit :

    Bonjour Bruno

    Pour ma part, en ce qui concerne les dettes publiques, je propose simplement que les titres arrivant à échéance soient « remplacés » par des titres équivalents financés par la Banque Centrale … en # 7 ans une bonne partie des dettes seraient transférées ( tiens, ça me fait penser qu’on a pas terminé le tableur qu’on avait prévu ici : http://monnaie.wikispaces.com/Comment+s%27en+sortir%3F pour montrer l’évolution temporelle de la dette)

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    • Bruno LEMAIRE dit :

      Oui, je suis coupable: trop de choses à faire, et pas assez de moyens et/ou de temps.

      Ta proposition est moins extrême que celle de Gomez, elle a le mérite d’être envisageable sans révolution, mais il faudrait une volonté politique durable, pendant au moins 7 ans (on n’a plus que des quinquennats ;-)). Et quid de l’article 104?

      Amitiés, Bruno.

      J’ai parcouru le papier de Gomez: il est évidemment cohérent et exhaustif. Est-ce LA solution? On en reparlera sans doute.

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  2. Bankster dit :

    D’un côté le FRB peut être fixé avec 100% money , la conséquence sera celle décrite par gomez: début de la fin pour les profiteurs.

    D’un autre côté, il faut toujours abolir 104/123 et la conséquence sera : debut de la fin de la dette publique.

    On a besoin des 2 pour arriver tout simplement à une situation logique, limpide et legitime, cad, celle ou un Etat n’a pas besoin de banques pour fonctionner (dette publique) et ou les banques n’ont pas besoin de l’état pour fonctionner.(FRB)

    FRB = Fractional Reserve Banking

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  3. NingúnOtro dit :

    Comme escroquerie qu’elle est, le FRB doit disparaître…

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  4. A-J Holbecq dit :

    Ce n’est pas que ma (notre) proposition concernant l’aspect limité à la dette publique soit moins extrême que celle de Christian Gomez, c’est simplement que celle de C.G. inclue nécessairement la dette publique mais qu’à mon sens elle sera plus difficile à faire passer que celle qui a trait uniquement à la dette publique.

    Il ne reste qu’à trouver le(s) « politique(s) » qui soutiendra(ont) la proposition 100% money ou a minima la proposition dette publique pour les prochaines législatives et présidentielles.

    Il est aussi important que des « think tanks » soutiennent ces projets et qu’ils soient expliqués à « l’homme de la rue », et que les contre arguments soient démontés avant qu’ils ne puissent être exprimés (il y a déjà quelques réponses aux objections dans l’article de C.G.)

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