57 – L’essence de la monnaie – Schumpeter

Texte intégral  du chapitre 8

Extrait de -Das Wesen des Geldes -, Vandenhoeck & Ruprecht, 1970, chap. 9, pp. 206 à 231. Traduction de Claude Jaeger (CERF-GREFIGE Université de Nancy 2).

J.A. Schumpeter

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Ch. 8 La création de monnaie par les banques :

Le processus de création monétaire présenté par Schumpeter est le processus classique fondé sur la particularité de l’activité bancaire qui est que l ‘actif crée le passif. La -logique des dépôts – est caractérisée par trois éléments: chaque crédit ou investissement bancaire crée un dépôt, chaque remboursement annule un dépôt et l ‘épargne n’augmente pas le total des dépôts. Le refinancement par la banque centrale, les devises ainsi que les crédits accordés par la banque centrale à l’Etat jouent un rôle de base pour la création de monnaie. Une longue présentation est faite du processus d ‘expansion (le terme de multiplication n ‘est pas employé) du crédit. L ‘agrégat pertinent pour l ‘analyse monétaire n ‘est pas le total des transactions : ni son niveau, ni ses variations ne nous disent quoi que ce soit sur les flux monétaires correspondants ou sur l’activité économique, ils sont trop dépendants du comportement des agents et des structures économiques (autoconsommation des ménages, degré d ‘intégration des entreprises). L ‘agrégat le plus important pour la théorie monétaire est la valeur du produit social.

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1. Revenons maintenant à notre présentation fondamentale de la comptabilité sociale centrale qui enregistre toutes les opérations économiques réalisées sur le territoire étudié et donne ainsi une image complète de l ‘activité économique – et aussi des comptes économiques nationaux – ainsi que du processus de règlement. Celle-ci doit nous permettre tout d ‘abord de comprendre la nature d ‘institution sociale de la monnaie. Pour des raisons de commodité de présentation, nous ne raisonnerons dans ce chapitre que sur la base des enregistrements et règlements relatifs au processus économique courant, en règle générale un processus économique se reproduisant à l ‘identique. Dans ce dernier cas, il est clair que les systèmes d ‘équivalences comptables comme se présentent les bilans et les comptes de pertes et profit des ménages, des entreprises et des banques, sont eux-mêmes les éléments d ‘un système d ‘équivalence économique et les postes d ‘un processus de compensation économique qui doit aboutir à un solde économique nul.

Pour tirer de cette approche des enseignements théoriques et pouvoir l ‘utiliser comme outil de résolution des problèmes de théorie et de politique monétaires, il faut bien préciser, comme cela avait déjà été indiqué, que tous les comptes et toutes les écritures dans le grand livre social reflètent le sens des opérations réelles même si, concrètement, d ‘autres méthodes sont employées que les écritures bancaires avec compensation ultérieure, de telle sorte que nous avons vraiment là l ‘exemple de toutes les formes de règlement et que toutes les autres ne sont que des formes techniques particulières de celui-ci qui consiste en pratique en écritures de débit et crédit. La difficulté, pour comprendre ces choses, au fond très simples, vient de notre habitude de considérer le paiement par transfert manuel de -pièces de monnaie – comme le cas normal et d ‘en déduire ou d ‘établir à partir de celle ci toutes les autres méthodes. Nous verrons dans ce chapitre que cela s ‘appelle mettre les choses sur la tête. En laissant provisoirement de côté la question de la valeur numérique des grandeurs des créances et des dettes qui, dans le processus économique, s ‘échangent et disparaissent, nous allons maintenant nous intéresser aux autres méthodes de traitement des créances et voir comment notre approche se comporte vis-à-vis de la notion habituelle – et juridique – de règlement.

Une créance peut être éteinte par le transfert par le débiteur au créancier d ‘une autre créance. Une illustration, tout à fait significative en pratique de cette méthode, est le transfert -à titre de paiement – d ‘un effet par endossement. Dans la première moitié du dix neuvième siècle cette méthode domine dans les transactions de l ‘industrie de la laine du Lancashire, mais par la suite et jusqu ‘à aujourd ‘hui elle est encore parfois utilisée. L ‘effet passe alors de mains en mains comme et avec le même résultat économique qu ‘un billet de banque, même si les modalités techniques et juridiques sont différentes. Le résultat est économiquement et intrinsèquement le même que si l ‘effet avait été escompté, le produit de l ‘escompte transféré sur le compte du détenteur puis sur celui de son créancier. Jusqu ‘à un certain point, deux opérations ont simplement été réunies en une seule dont le sens ne devient clair que quand on pense aux écritures implicites qui la sous-tendent et qui ont été réalisées dans ce cas sur des comptes invisibles de la comptabilité économique : l ‘entreprise en faveur de laquelle l ‘effet a été initialement émis a acquis par son activité productive une -créance – dans le grand livre économique, créance matérialisée par un effet mais qui aurait aussi bien pu prendre la forme d ‘un -chèque certifié –[1]. Si ensuite elle achète à une autre entreprise pour un montant équivalent de matière première par exemple alors, dans le grand livre économique, il aurait fallu enregistrer la disparition de cet avoir de son compte et sa réapparition sur le compte d ‘une autre entreprise, ce qui correspond en réalité à ce qui est réalisé par la transmission de l ‘effet et qui n ‘est rien d ‘autre qu ‘un élément du processus de compensation économique. La compensation, qui pour plus de deux parties prenantes s ‘effectue automatiquement dans le relevé de compte, s ‘insère directement dans notre schéma.

Quand le cordonnier et le couturier se livrent l ‘un l ‘autre, se facturent pour leur livraison et compensent leurs créances réciproques pour des montants de factures et des échéances identiques, il ne se produit clairement rien d ‘autre que si le couturier avait acheté à un cordonnier et que le cordonnier s ‘était adressé à un autre couturier et que les écritures de débit et de crédit soient apparues dans tous leurs détails et dans la totalité de leur enregistrement statistique.

Seule une simplification technique distingue le premier cas du second, mais ce dernier permet seul de comprendre ce qui se passe dans le premier. Quand plus de deux ménages ou entreprises décident de liquider, par échange, leurs créances réciproques et passent donc un accord de compensation alors nous avons devant nous une petite image de la compensation économique d ‘ensemble ou encore du processus de compensation qui se déroule en continu entre chaque firme ou chaque ménage et le reste de l ‘économie. Deux remarques doivent maintenant être faites : là où, dans un système fonctionnant fondamentalement sur les écritures bancaires, de telles compensations ou consolidations se produisent, comme c ‘est le cas à grande échelle avec les -arrangements – en bourse, non seulement une difficulté statistique importante apparaît mais le fonctionnement du système monétaire concerné est lui aussi directement affecté. Dans ce cas, nous parlons, en utilisant un terme anglais, d ‘obviation (= qui permet d ‘éviter l ‘émission de chèques). Ensuite on observe que notre construction, parce qu ‘elle aboutit à l ‘image d ‘une compensation économique, permet de faire apparaître le caractère purement technique et intermédiaire de toutes les formes de paiements. Pour l ‘observation économique, il est fondamental et définitif (de distinguer) simplement l ‘activité de production d ‘une part de l ‘achat de biens de consommation ou plus précisément de la consommation d ‘autre part : la relation ne devient compréhensible et significative que dans son ensemble, elle se termine non pas par le paiement des salaires par exemple, mais par l ‘achat de biens de consommation par les salariés. En droit, il n ‘en est pas ainsi. Là, à l ‘inverse, un paiement juridiquement valable dans une monnaie légalement valable est toujours définitif qu ‘il se traduise par l ‘exécution d ‘un contrat exprimé en termes monétaires ou subsidiairement, pour un autre, par une prestation peut être devenue impossible. Mais cela signifie simplement que le droit, ce que nous verrons plus tard, ne se préoccupe pas de cela parce que c ‘est en dehors de ses objectifs et que cela n ‘a aucune signification pour la connaissance de la nature de la chose. Nous revenons à notre raisonnement.

Les opérations économiques en nature doivent aussi être interprétées d ‘après notre schéma. Nous n ‘avons évidemment de raison de le faire que lorsqu ‘il s ‘agit d ‘opérations en nature au sein d ‘une économie monétaire. Dans un tel cas, les opérations d ‘échange en nature, y compris les échanges indirects, peuvent, à la lumière de notre présentation, être considérées comme [donnant lieu à] des avoirs qui apparaissent et disparaissent dans le grand livre économique, qui sont directement compensés et ainsi éliminés. Pour aller plus loin, nous pouvons considérer que le paysan qui consomme sa propre production, réalise ainsi en quelque sorte une compensation avec lui-même : dans un premier temps il contribue au travers de sa production, pour laquelle il est crédité dans le grand livre, ensuite il consomme, se voit débité de la valeur correspondante et sa créance disparaît. Finalement, le paiement par remise de pièces ou de billets apparaît aussi comme un cas particulier du processus économique de compensation qui montre tout son intérêt dans le solde et la compensation générale finale des écritures passées sur les comptes en banque. Quand l ‘automobiliste à la caisse à l ‘entrée d ‘une autoroute remet une pièce de dix pfennigs cela signifie que dix pfennigs sont débités de son avoir et que l ‘actif de la société d ‘autoroute s ‘est accru de dix pfennigs ou, en cas de débit, que celui-ci s ‘est réduit de dix pfennigs.

Mais nous n ‘avons pas ainsi un schéma de présentation global et cohérent de toutes les façons de réaliser des opérations d ‘entrées et de sorties, auquel les statistiques relatives à la monnaie et au crédit pourraient être opposées comme schéma d ‘interprétation, mais nous avons plutôt, comme indiqué plus haut, dégagé une méthode qui traduit le sens des choses même dans les cas où, en pratique, d ‘autres méthodes sont utilisées. Ainsi on voit que notre raisonnement ne s ‘applique pas aussi bien dans le cas d ‘une autre méthode : la signification économique de la transmission d ‘un morceau de métal travaillé d ‘une certaine façon, par exemple, est à rechercher dans le fait  que, par ce moyen, l ‘actif économique d ‘un individu se trouve réduit et celui d ‘un autre accru du même montant dans le relevé de compte d ‘un processus économique. Mais la signification des opérations de débit et de crédit correspondant ne se trouve pas dans l ‘échange, par des individus, de morceaux de métal. Si c ‘est pourtant ce qui devait être affirmé en adoptant le point de vue de la théorie de la monnaie métallique, alors nous en resterions à un niveau intermédiaire dans l ‘interprétation, qui en lui-même est sans signification. Cette transmission de morceaux de métal ne prend vraiment son sens que lorsqu ‘on pousse son interprétation au delà, ce qui nous ramène à notre approche.

2. Quel que soit le point de vue adopté pour définir le concept de monnaie, cette monnaie contribue toujours dans sa fonction de moyen de paiement au règlement, comme nous l ‘avons vu, provisoire de relations de crédit qui naissent de la non-simultanéité de l ‘entrée, dans le processus économique de compensation, des prestations et de leurs contreparties. Les relations de crédit liées aux processus de production et de consommation ou les avoirs, sous la forme desquels elles apparaissent, sont l ‘essentiel et la base logique, par rapport à laquelle, d ‘une manière ou d ‘une autre, n ‘importe quel autre avoir défini comme monnaie ne joue qu ‘un rôle technique de serviteur, ce qui ne peut être compris que dans le cadre du système d ‘écriture en débit et en crédit.

En fait, dans le langage courant, le terme de crédit ne couvre que les avoirs qui sont créés afin de constituer des créances mais pas ceux qui le sont afin de rembourser des créances. Mais pour nous il est maintenant approprié de suivre le langage de la pratique comptable et de nommer crédit toute créance. Nous distinguons alors les crédits qui correspondent à une production du bénéficiaire – et qui, en ce sens, sont la constatation d ‘une contribution au produit social [2] – de ceux pour lesquels ce n ‘est pas le cas, c ‘est-à-dire les crédits au sens habituel du terme. Les deux cependant représentent des avoirs avec lesquels il est possible d ‘acheter, c ‘est-à-dire – si on peut reprendre une formulation qui n ‘est pas tout à fait correcte – des bons sur le produit social[3]. La partie de la somme des deux, qui, par exemple, se trouve concrètement sous forme de pièces de monnaie, n ‘a pas fondamentalement un statut différent du reste, comme on peut parfaitement s ‘en rendre compte dans le cas hybride du billet de banque.

Pour en venir au fondement de la différence entre cette conception et celle qui se traduit dans les règles de droit, nous allons partir du double sens qui reste attaché à l ‘expression paiement en espèces[4]. On entend par là le paiement par transfert de monnaie légale, tout à fait à l ‘opposé d ‘un transfert bancaire. Mais le commerçant dit qu ‘il a payé comptant quand il a effectué un virement sur le compte bancaire du bénéficiaire. Le droit, en règle générale, reconnaît la première façon de procéder et, la plupart du temps, considère que, dans le deuxième cas, le commerçant a fait quelque chose qui, au sens strict du droit, n ‘est pas un paiement[5] mais qui, avec l ‘accord du bénéficiaire, a le pouvoir libératoire du paiement. Nous suivrons la conception du commerçant – non seulement le transfert d ‘un avoir (exigible) est aussi pour nous un paiement mais la forme classique de ce paiement, la remise de pièces de monnaie, par exemple, n ‘en est qu ‘une modalité technique particulière.

Et nous allons comprendre la conception différente qu ‘a le droit à partir de la définition de l ‘objectif de toutes les règles de droit qui est de régler les différends pratiques, cette définition est fondée sur la technique du cas particulier, ce qui pour une analyse de la nature de la chose n ‘est pas décisif. Pour le droit, il faut simplement fixer comment une créance peut être juridiquement éteinte, c ‘est à dire comment un créancier doit être satisfait. -Satisfaire – consiste, en droit, pour le débiteur à fournir une prestation, indépendamment du fait que ce qui est sous-tendu par cette obligation juridique, ait un sens ou non. Et le paiement est la satisfaction au travers d ‘un versement de monnaie dont la validité juridique ne peut être établie que lorsque a été défini ce qui doit être considéré comme tel. Pour cela entrent en ligne de compte des préoccupations que nous divisons en deux catégories : celles qui relèvent du droit privé et celles qui relèvent du droit monétaire. Appartiennent à la première catégorie, en tout premier lieu, celles qui sont liées à la façon de réaliser une prestation, c ‘est-à-dire, en pratique, avant tout, celles relatives à la prévention des conflits et à la non réalisation de l ‘objet, comme cela pourrait se produire par exemple dans le cas de la transmission d ‘un chèque sur une banque en faillite. Des préoccupations de ce type sont la principale justification de la définition scrupuleuse et relativement étroite du paiement en droit[6]. L ‘objet de la prestation doit ensuite être clairement indiqué. Pour cela, la volonté des parties est normalement primordiale. Sa fixation peut être source de graves difficultés en cas de modifications monétaires, d ‘inflation, de dévaluation, difficultés sur lesquelles nous reviendrons dans la deuxième partie de notre présentation. Si la volonté des parties est devenue irréalisable ou s ‘il s ‘agit de fixer une prestation de remplacement en argent, il faut un moyen de paiement reconnu en droit comme monnaie et qui sera utilisé chaque fois qu ‘il faudra, en droit, déterminer des grandeurs monétaires. Nous avons ainsi déjà défini la monnaie légale (lawful money, legal tender). Comme on peut le voir, l ‘obligation d ‘acceptation (cours forcé) ne se trouve pas encore dans cette notion. L ‘impossibilité de la refuser n ‘est une caractéristique de la monnaie légale que dans la mesure où on est mis en demeure d ‘accepter si on refuse une quantité de celle ci offerte, conformément aux règles, en paiement d ‘une créance qui n ‘était pas explicitement exprimée dans une autre forme de monnaie ou lorsque, pour une dette exprimée en monnaie légale, est précisé un étalon de valeur particulier (clause-or par exemple). Il n ‘est pas dans la nature de la monnaie légale d ‘être définitive au sens où il ne lui est pas attaché un droit de remboursement dans une autre forme de monnaie. Ainsi, les billets de la Banque d ‘Angleterre après 1833 et ceux de la Banque impériale allemande après la loi bancaire de 1909 ont été des moyens de paiement légaux tant que leur convertibilité immédiate en or a été assurée.

Finalement un Etat acceptera, en général, ce qu ‘il reconnaît comme monnaie légale, comme moyen de règlement à ses caisses de toutes ses créances, normalement à sa valeur nominale. Mais cette capacité de paiement en caisse n ‘est pas obligatoire. Il arrive souvent que l ‘Etat réclame certaines prestations dans une autre monnaie que la sienne propre légale. Ainsi les Etats à monnaie de papier réclament parfois le paiement des droits de douane en or. Mais il peut aussi se trouver, à l ‘inverse, que cette capacité de paiement en caisse existe sans être légalement reconnue. Elle constitue alors une base de la valeur de marché de la monnaie concernée, dont la signification pratique et théorique ne doit cependant pas être surestimée.

Les préoccupations du droit monétaire peuvent aussi bien compléter que l ’emporter[7] sur celles du droit privé et ceci non seulement par la voie de la législation mais aussi par celle de la jurisprudence. Le caractère complémentaire apparaît déjà dans la loi sur la monnaie qui établit la monnaie du pays par le choix de l ‘unité monétaire légale, dont l ‘utilisation est possible mais non obligatoire. Division, finesse du monnayage, petite monnaie, poids, liberté de frappe ou exclusion de celle-ci etc…, complétés avant tout par les dispositions de la loi bancaire sur cette monnaie légale ou matière en laquelle les réserves de la banque centrale doivent être détenues, bref l ‘ensemble de la législation monétaire est pour les échanges une règle impérative et donne au système de règlement de chaque pays son caractère propre. En cas de modifications monétaires intervient la fonction d ‘une sorte d ‘interprétation légale de la volonté des parties qui doit avant tout simplifier les conversions sans forcément chercher à exclure les points de vue du droit privé. Mais à la génération qui se souvient de l ‘application du principe Mark contre Mark, il n ‘est pas nécessaire de dire que c ‘est le plus souvent le cas et que, ce qui, d ‘une certaine façon, ne peut être qualifié que sous le terme de prévarication, se produit souvent déjà dans le cadre de la jurisprudence[8].

L ‘influence déterminante de tout ceci sur l ‘ensemble du système de crédit et de règlement explique la prééminence reconnue à la monnaie légale tant par l ‘opinion publique que par la science. Mais cela ne doit pas nous tromper sur le fait que cette position privilégiée en pratique est aussi tout à fait logique et, si la loi peut sans aucun doute préciser ce qu ‘est la monnaie légale, le droit ne dit absolument rien de ce qu ‘est effectivement la monnaie.

3. Le paiement – règlement provisoire de soldes temporaires – par transfert manuel de morceaux de métal façonnés d ‘une certaine manière n ‘est qu ‘une forme parmi d ‘autres de réaliser une opération de règlement social. Mais on pourrait admettre et être totalement convaincu que ceci n ‘appartient pas à la nature de la monnaie d ‘exister sous la forme d ‘une matière précieuse ou d ‘être couverte par une telle matière, et, en allant plus loin, qu ‘il serait erroné par exemple de définir une pièce de 20 marks par une quantité de x grammes d ‘or fin et donc de considérer que l ‘unité de monnaie métallique devrait aussi avoir, par principe, une place prééminente. On peut ainsi premièrement penser qu ‘une unité de monnaie, constituée de ou couverte par une matière précieuse, a des qualités pratiques certaines. Que dans beaucoup de cas ce soit indiscutable mais dans d ‘autres contestable ne nous intéresse pas du tout pour l ‘instant. On peut deuxièmement penser que le système d ‘écritures en débit et crédit, qui traduit notre conception du sens même de l ‘institution monétaire, doit être basé sur une -monnaie -, que ce mot ait une signification métallique ou autre, et les créances exprimées en celle-ci. La finalité première de ces -créances – n ‘est pas d ‘être remboursées en ce en quoi elles sont établies – ce qui est le cas de toutes les autres formes de créances – mais plutôt d ‘être contrebalancées par d ‘autres de sens contraire et de disparaître ainsi dans le processus de compensation économique. La fonction d ‘ultima ratio dans le processus de paiement, d ‘assurance de son bon déroulement, appartient au chapitre des qualités pratiques. La question qui se pose enfin est de savoir si, troisièmement, le phénomène de la monnaie matière ne doit pas avoir une priorité logique en ce sens qu ‘il est indispensable, pour donner sa signification à l ‘unité, avec laquelle le système de comptabilité sociale fonctionne et les entreprises et les ménages comptent, si donc, en d ‘autres termes, cette unité ne doit pas rester métallique ou de toute façon -marchandise – dans la mesure où l ‘association avec la valeur de marché d ‘une quantité de métal ou d ‘un autre bien est nécessaire pour que les ménages et les entreprises puissent se représenter quelque chose par dessous. En faveur de cette opinion assez générale il y a le fait que l ‘unité de compte du système des banques de dépôts du XIVème siècle était définie sous forme métallique. Pour comprendre la nature de la chose il est nécessaire d ‘engager une démonstration qui pourra paraître abstraite et lourde.

Il sera accepté comme non controversé que si, à un moment donné, le lien entre l ‘unité d ‘actif et une unité de marchandise a joué son rôle et la fixation des grandeurs de calcul de l ‘économie a été faite par son intermédiaire, ce lien peut aussi être rompu et la formation ultérieure de ces grandeurs suivre des lois propres comme nous le voyons par exemple dans le cas de la suspension du monnayage d ‘un métal qui se déprécie. De cet examen part un chemin praticable pour la compréhension d ‘une unité de compte indépendante de toute association d ‘idée avec une valeur marchandise, unité de compte qui peut alors être introduite dans la démonstration théorique sans liens historiques avec une situation d ‘émission métallique[9]. Pourtant il existe un intérêt scientifique à mettre en évidence l ‘autonomie totalement logique de l ‘unité de compte par rapport à l ‘idée de quelque chose -ayant de la valeur -. Cet argument nous conduit tout droit à la nature et à la spécificité de l ‘institution monétaire.

4. Dans ce but, nous considérons une situation d ‘équilibre dans une économie fermée en situation de concurrence pure et parfaite. La première question qui se pose est de savoir si un équilibre existe et s ‘il est unique, en d ‘autres termes, si et dans quelles conditions l ‘activité des ménages et des entreprises crée une situation dans laquelle les quantités de biens produites, vendues et achetées par l ‘ensemble des entreprises et des ménages et le prix de marché de tous les biens et services se conditionnent mutuellement de façon que nous pouvons, sur la base de considérations économiques pures, comprendre pourquoi et comment chacune de ces quantités et chacun de ces prix est ainsi et pas autrement. Il est clair que c ‘est là la question fondamentale de la science économique, de même qu ‘une question identique est le problème fondamental de toute autre discipline scientifique. Car de la réponse à cette question dépend le fait de savoir si nous avons effectivement ou non devant nous un système logique autonome. Il est particulièrement grave pour la valeur scientifique d ‘une discipline lorsque nous devons toujours répondre catégoriquement par la négative, lorsque donc nos outils intellectuels ne peuvent parvenir à nous faire comprendre pourquoi les grandeurs du système sont ainsi et pas autrement. Il n ‘est déjà pas satisfaisant quand on doit admettre pour une seule et même hypothèse plusieurs possibilités de configuration de la chose sur le terrain de la recherche sans pouvoir indiquer dans quelle circonstance l ‘une ou l ‘autre se produit. Mais c ‘est une déclaration de faillite quand une multitude de ces possibilités subsistent, quand donc, pour s ‘exprimer en termes techniques, le -système – a une infinité de solutions.

La méthode qui s ‘offre en premier à nous pour répondre à cette question consiste  toujours à traduire en équations notre connaissance des relations qui existent entre les grandeurs de notre système – dans notre cas entre les quantités et les prix de tous les biens – et de rechercher alors s ‘il existe effectivement un et un seul système de valeurs de ces grandeurs qui satisfont toutes ces équations. Logiquement cela ne veut rien dire d ‘autre que de déterminer si les faits, qui constituent notre connaissance empirique, se laissent réduire en conditions ou équations qui d ‘une part sont compatibles entre elles et d ‘autre part, pour chacune de nos grandeurs, excluent toutes les valeurs sauf une. Dans notre cas c ‘est déjà Walras qui le premier a clairement identifié le problème et en première approximation l ‘a résolu. Cependant des travaux ultérieurs ont fait apparaître des doutes et des difficultés et, encore aujourd ‘hui, le problème ne peut être considéré comme résolu de façon satisfaisante. Mais pour notre objectif présent la référence à Walras et le présentation courte et simple faite par Bowley[10] suffira. Nous n ‘avons pas non plus besoin d ‘examiner un processus économique complet. Il suffit simplement de s ‘intéresser au point qui seul ici importe, pour ainsi dire comme un exemple pour la méthode, qui aussi sur le système dans son ensemble trouve des utilisations, et qui consiste à prendre un marché de produits de consommation dont les quantités totales sont au départ simplement fixées et réparties entre les individus d ‘une façon quelconque donnée.

S ‘il y a sur notre marché m biens et n individus qui donc, initialement, en possèdent une part quelconque et qui ensuite, en fonction de leurs préférences, vendent une partie de ce qu ‘ils possèdent et avec la recette achètent autre chose, nous avons alors les grandeurs suivantes qui devront être déterminées à la fin, c ‘est à dire lorsque plus personne n ‘est disposé à vendre ou à acheter aux prix existants : les m prix et les quantités de tous les biens que chacun a achetés ou vendus, sachant que celui qui vend un bien -acquiert – une quantité négative de celui-ci et que celui qui n ‘achète ni ne vend un bien acquiert une quantité -nulle – de celui-ci.

Comme chacun -acquiert – une quantité de chaque bien il y a donc m.n valeurs de telle sorte que nous avons besoin au total de m + m.n équations. Parmi celles-ci n sont données par le fait que, d ‘après nos hypothèses, pour chacun de nos individus considérés le montant de ses achats doit être égal au montant de ses ventes. Il y a évidemment autant -d ‘égalités de bilan – de cette sorte que d ‘individus. Il est alors clair que pour chaque marchandise les quantités achetées et vendues sont identiques. Il y aurait donc m égalités supplémentaires.

Mais cela ne signifie pas pour autant que nous disposions maintenant de m + n relations utilisables. Car les deux catégories d ‘égalités ne sont pas indépendantes les unes des autres. Ainsi, si on multiplie les quantités achetées de chaque bien, qui sont égales aux quantités vendues, par le prix et si on fait la somme de toutes ces -équations de biens -, on obtient le même résultat que celui obtenu par l ‘addition des n égalités de bilan : les deux additions nous donnent simplement l ‘égalité, triviale dans le cadre de nos hypothèses, entre le total des dépenses et le total des recettes[11]. Nous devons donc renoncer à l ‘une de nos équations, c ‘est-à-dire qu ‘il n ‘y a dans les équations construites pour notre objectif que m + n – 1 utilisables.

Finalement les prix qui se fixent et les quantités de tous les biens achetées et vendues par l ‘ensemble des individus sont tels que personne, à ces prix, ne peut améliorer sa situation par des achats ou des ventes supplémentaires. Cela signifie que pour chacun doit exister une relation entre les quantités de biens constituant son -bouquet de biens – final ou sa -combinaison de consommation – finale. On comprend très bien cela avec la notion d ‘utilité marginale. Si je ne consomme que deux biens, par exemple cigarettes et vin, alors il est clair que, lorsque je suis à l ‘équilibre, l ‘utilité marginale de la quantité de cigarettes que je peux obtenir pour un mark doit être égale à l ‘utilité marginale de la quantité de vin que je peux obtenir pour un mark. Il serait autrement pour moi avantageux de dépenser mon -dernier – mark autrement, à savoir acheter le bien dont la -quantité de marché – me procure la plus grande utilité marginale. Dans ce cas nous avons par conséquent encore une équation ou égalité. S ‘il y a m biens nous en avons donc m-1, soit pour l ‘ensemble du système de n individus n.(m-1). Pour déterminer les m + m.n grandeurs, nous avons donc m + n – 1 + n.(m-1) = m + m.n – 1 équations donc une de moins que nécessaire. Le système a une infinité de solutions ou, dit autrement, nos grandeurs peuvent prendre une infinité de valeurs. Notre objectif, qui est de les déterminer, semble voué à l ‘échec. Mais ce n ‘est pas aussi grave que cela. On voit ainsi facilement que le nombre des grandeurs à déterminer se laisse ramener, à une unité près, au nombre des équations. Au nombre des quantités échangées il n ‘y a à vrai dire rien à changer. Mais quand, dans la détermination des m prix, nous fixons les rapports entre ces prix, dont il n ‘y a que m-1, nous sommes débarrassés d ‘une des grandeurs à déterminer et notre système devient déterminé et, il est vrai, sans perdre sa signification. Car ces rapports de prix ne sont rien d ‘autre que les rapports d ‘échange des marchandises entre elles. Ainsi nous touchons au sens économique de notre argument formel. Le processus économique – dans notre exemple il s ‘agit simplement du processus d ‘échange – détermine de lui même les quantités échangées et leur rapport d ‘échange mais pas les prix absolus. Ceci est aussi tout à fait évident. Ils ne dépendent pas seulement les uns des autres mais aussi de quelque chose d ‘autre qui détermine l ‘unité dans laquelle les prix vont être exprimés. Cette autre chose ou cette unité est d ‘évidence totalement arbitraire et ne peut pas être immanente au système des grandeurs économiques et doit beaucoup plus lui être fournie de l ‘extérieur par un choix. Fondamentalement l ‘activité économique peut, de la même manière que nous pourrions aussi bien compter en marks qu ‘en pfennigs, fonctionner aussi bien avec n ‘importe quel système permettant d ‘exprimer numériquement ses grandeurs économiques ou avec n ‘importe quel autre à condition qu ‘ils soient proportionnels entre eux. Dans la logique du processus économique, il n ‘y a rien qui permette de se prononcer en faveur de l ‘un des systèmes plutôt que d ‘un autre, ce qui importe fondamentalement ce sont, mises à part les difficultés de conversion, toujours uniquement les rapports de prix .

5. Dans ces conditions, nous ne pouvons en théorie[12] passer des rapports de prix aux prix absolus, autrement dit élaborer l ‘équation manquante ou l ‘égalité manquante, qu ‘en donnant à une grandeur économique pécuniaire quelconque une valeur à choisir arbitrairement. Comme nous parlons d ‘une situation d ‘équilibre et que dans un tel cas le rapport de chaque grandeur économique à toutes les autres est fixé de manière univoque, cela suffit à déterminer toutes les expressions monétaires du système. Et nous en arrivons à la convention selon laquelle la somme des produits des quantités de biens de consommation par leurs prix doit être égale à une valeur discrétionnaire ainsi si nous désignons les quantités des m biens par q1, q2, … qm , et le terme général de cette suite par qi et les prix correspondant par p1, p2, … pm et pi , nous obtenons l ‘expression  Spiqi = p1q1 + p2q2 + … + pmqm . Ceci vaut également pour l ‘examen du système dans sa totalité, incluant en particulier la production.

Dans cet argument se trouve aussi déjà la preuve de notre affirmation selon laquelle l ‘unité de compte en toute logique est totalement indépendante de la valeur d ‘un bien. Car l ‘unité de compte est là pour le moment dans tous les cas pour donner des prix absolus. Mais nous obtenons ceux-ci par l ‘introduction d ‘une valeur pure qui en elle même est dépourvue de signification et qui n ‘a, en particulier, rien à voir avec la représentation d ‘une quelconque valeur marchande. Cette unité de compte n ‘aura une signification en termes de biens pour tout le monde qu ‘à partir du moment où elle est disponible et que les individus ont appris à l ‘utiliser. Et c ‘est même indispensable si les individus doivent l ‘utiliser dans les échanges. Mais pour sa détermination logique, la signification précédente en termes de biens n ‘est pas nécessaire. La confusion de ces deux faits est responsable des difficultés conceptuelles que rencontre la recherche fondamentale en ce domaine[13] et des différents cercles que l ‘on trouve comme points de départ de la théorie monétaire et aussi dans l ‘unité de compte, puisqu ‘elle est un élément de cette théorie.

Parce que notre valeur arbitraire est déterminante pour la valeur des grandeurs monétaires du domaine de recherche, nous l ‘appelons valeur critique du système. Sur cet outil essentiel de notre analyse nous ferons les remarques suivantes :

Premièrement, la valeur critique est, comme nous l ‘avons dit, arbitraire non seulement en ce qui concerne sa valeur propre mais aussi par rapport aux grandeurs économiques auxquelles nous l ‘égalisons. Nous aurions pu aussi bien l ‘égaliser par exemple au produit des quantités par les prix de tous les biens intermédiaires ou aussi au produit des quantités par les prix de tous les moyens de production initiaux. Mais des raisons d ‘opportunité prêchent cependant en faveur de la démarche retenue. Nous aurions mis l ‘accent sur un autre point si, eu égard à leur rôle dans l ‘économie, les biens de consommation n ‘avaient une place privilégiée qui, du point de vue des entreprises, correspond à la place privilégiée accordée aux -recettes -.

Deuxièmement, la valeur critique ainsi définie est, uniquement dans une situation d ‘équilibre parfait de chaque ménage et de chaque entreprise, égale à la dépense de consommation effective des ménages et dans tous les autres cas, elle en est donc toujours, en pratique, différente. Nous n ‘avons réalisé que -l ‘équilibre des dépenses de consommation -. Mais il est essentiel de retenir que cette notion peut être appliquée aussi aux situations de déséquilibre et utilisée en pratique directement pour leur analyse. La difficulté qu ‘il a à estimer ce que serait, dans une situation donnée, la dépense de consommation d ‘équilibre et même à estimer si nous nous trouvons au-dessus ou au-dessous, notre concept la partage malheureusement avec beaucoup d ‘autres de la théorie monétaire. Provisions, pertes ou profits, taux de chômage et d ‘autres offrent cependant des points de repère qui en première approximation la plupart du temps sont suffisants. Au delà, il faut être clair aussi sur le fait que si, à l ‘équilibre, la valeur critique est égale à la dépense de consommation réelle, elle n ‘est logiquement pas de même nature que celle ci. La première est une donnée, la seconde résulte d ‘un ensemble de postes qui sont des variables du problème. Ceux qui ont du mal à saisir cette distinction doivent penser, par exemple, à la différence entre masse et poids.

Troisièmement, si nous n ‘avions à examiner que des situations d ‘équilibre, il serait totalement indifférent de définir la valeur critique de telle sorte que a) les opérations économiques en nature, en particulier les prélèvements des agriculteurs sur leur propre production, soient prises en compte ou non par celui-ci, b) tous les biens et services offerts à la vente ou uniquement ceux qui ont fait l ‘objet d ‘un échange pendant une période de temps définie soient inclus. Mais cela fait une grosse différence en dehors de l ‘équilibre. Dans les développements théoriques de ce chapitre, nous pouvons faire abstraction des difficultés qui pourraient provenir en particulier du décalage entre la sphère réelle et la sphère financière dans a) et examiner dans son ensemble une économie monétaire pure. Ce que la deuxième question montre, ceci résulte de ce qui a été dit dans le deuxième point, c ‘est que la valeur critique ne concerne pas seulement les biens et services qui sont effectivement vendus, et pas seulement non plus les biens et services qui sont offerts, qu ‘ils aient ou non trouvé acheteurs, mais aussi les biens et services qui auraient été offerts, et donc aussi fabriqués, si l ‘économie considérée avait été en situation de plein équilibre, entre autres [elle concerne] aussi tous les individus qui avaient gardé des encaisses correspondant à cette situation d ‘équilibre – ce qui toutes choses égales par ailleurs, aurait signifié d ‘autres prix.

6. En pratique, pour établir l ‘égalité manquante, il faudrait une instance sociale particulière[14] qui aurait, à chaque fois, à fixer une valeur critique. Nous pourrions nous la représenter comme identique à notre -banque centrale -.  C ‘est précisément dans la nécessité d ‘une telle instance en dehors du cercle des actions des agents économiques et leur dictant la valeur critique qu ‘apparaît l ‘indétermination immanente de notre système : cette instance ne contrôle pas, comme c ‘est le cas normalement, quelque chose qui, indépendamment d ‘elle, se forme par l ‘action combinée des agents économiques mais elle place quelque chose qui, sans son action, manquerait. S ‘il ne s ‘agissait que de démontrer certaines vérités fondamentales nous pourrions nous en contenter. De même quand le système se reproduit à l ‘identique dans le temps. Et au-delà, en première approximation, lorsque le système se reproduit dans le temps substantiellement inchangé comme le postulent, inconsciemment il est vrai, les anciennes théories monétaires par le développement de leur théorème fondamental. Finalement aussi, si nous pouvions nous contenter d ‘examiner des moments différents mais séparés. Si nous avons à la date A un système en équilibre et à la date B un système tout autant en équilibre mais en équilibre différent caractérisé par d ‘autres quantités et d ‘autres rapports d ‘échange et s ‘il n ‘y a entre les deux aucune relation – même pas de relation de mémoire – notre instance fixerait le nombre critique pour les deux périodes de façon totalement indépendante sans rien connaître, au moment de la fixation dans la période la plus récente des deux, de ce qui a été fait dans la période plus ancienne et il n ‘existerait clairement aucun lien entre les valeurs absolues des grandeurs économiques de chacune des deux situations. Cela ne peut pas nous satisfaire ni nous, les observateurs, ni les acteurs de la vie économique car nous voulons comme eux non seulement saisir les situations isolées en tant que telles mais également les situations successives dans leurs relations les unes avec les autres et parce que, dans la réalité, les situations s ‘interpénètrent et que, dans un monde économique qui se transforme au cours du temps, les comptes comme le règlement doivent toujours intégrer des grandeurs aussi bien du passé que du futur. Se pose alors le problème de la comptabilisation et du règlement à travers le temps, c ‘est-à-dire d ‘une unité qui peut être utilisée pour la comptabilisation et le règlement aussi bien d ‘opérations passées que futures et qui peut être conservée dans le temps.

Cela ne veut pas encore dire que cette unité devrait, en toutes circonstances, signifier la même chose de telle sorte que les valeurs de situations différentes exprimées par son intermédiaire seraient, directement et dans tous les cas, comparables. De plus cette lacune nous pose un autre problème. Ce sera donc le troisième. Nous ne sommes pas encore en mesure de le résoudre c ‘est-à-dire de répondre à la question de savoir si et dans quel sens une telle unité invariante dans le temps est concevable. Il est actuellement déjà clair que pour créer et fixer une unité qui aurait ces caractéristiques, notre instance centrale devrait, en tous cas, adapter en continu cette valeur critique à un corps économique changeant. Sinon, c ‘est la valeur économique de l ‘unité qui devrait changer ou, exprimé autrement, les prix absolus devraient évoluer avec les variations des quantités de marchandises si les rapports de prix ne se sont pas modifiés : une valeur critique constante implique des variations des prix absolus.

Nous sommes maintenant d ‘accord sur le fait que la fixation et surtout la variation continue de la valeur critique rencontrerait, compte tenu des exigences qui viennent d ‘être mentionnées, des difficultés qui, en pratique, équivalent à une impossibilité. Dans cette voie, une unité de compte n ‘aurait jamais vu le jour et un tel système de règlement -pur – ne pouvait fonctionner que dans des sociétés totalement rationalisées. Pourtant elle a indirectement, à sa manière, résolu non pas le problème d ‘une unité gardant la même valeur au cours du temps mais certainement le problème de la fixation de la valeur critique et de la liaison de ces valeurs critiques aux différentes situations économiques, et les méthodes qui se sont développées à cette fin, déterminent l ‘essence de cette institution sociale que nous appelons la monnaie. Tout le problème maintenant est d ‘identifier clairement cette essence.

Nous ne nous intéresserons ici qu ‘a deux de ces méthodes – en théorie en nombre infini – qui pratiquement en arrivent toutes au même résultat. Nous discuterons ensuite celle qui, conceptuellement, est la plus proche d ‘un système de règlement pur bien que, historiquement, elle n ‘arrive que comme suite à l ‘autre méthode et comme dérivé historique – mais non logique – de celle ci. La valeur critique peut être définie de façon à fixer le nombre d ‘unités de compte nécessaires en même temps au règlement des soldes de compensation. Dans ce but, ces unités de compte seront matérialisées en signes physiques et il sera décidé – cette méthode aussi suppose une instance sociale qui l ‘applique – que les soldes ne pourront être réglés autrement que par transfert de ces signes.  Cette matérialisation et la régulation qui en découle du nombre des unités utilisables pour le règlement des soldes est l ‘idée technique à la base de l ‘argent papier qui n ‘a par nature aucune relation avec une valeur marchandise même si, comme on le voit facilement, historiquement il ne pouvait en être autrement.

Comme ces soldes de créances, en situation d ‘équilibre d ‘un processus économique, se reproduisant à l ‘identique, sont déterminés de manière univoque et sont en rapport pareillement univoque avec les autres grandeurs économiques, comme toutes les autres aussi, cette méthode permet de fixer la valeur critique et par conséquent toutes les grandeurs économiques. Et tant que dure cette situation d ‘équilibre, elle permet aussi de les fixer dans le temps, tout comme le ferait un système de règlement -idéal -. Peut-être permet-elle aussi autre chose – ainsi elle offre certainement des garanties contre les abus de la part des agents économiques individuels – mais tout ce qu ‘elle pourrait offrir d ‘autre est secondaire par rapport à cet élément essentiel. Mais comme nous avons laissé les quantités de biens et les rapports d ‘échange varier dans le temps, nous voyons immédiatement de quelle manière curieuse et, en réalité, fausse cette méthode assure la relation entre la valeur critique et des situations économiques diverses. Ceci devient particulièrement apparent si nous considérons que les habitudes de paiement des individus ne changent pas. Alors à des soldes réels qui varient correspondent toujours, au cours de chaque intervalle de paiement, les mêmes signes et l ‘expression numérique des soldes devrait donc en permanence rester inchangée, ce qui devrait être toujours sa -grandeur-marchandise -. Cette façon d ‘exprimer les soldes variables, et ainsi toutes les grandeurs économiques, peut alors être comparée à une méthode de mesure d ‘après laquelle tous les individus seraient considérés comme ayant la même taille, tous auraient deux mètres par exemple, et leurs tailles réelles différentes seraient prises en compte par des variations correspondantes de la longueur de la subdivision, en l ‘occurrence le centimètre.

Nous pouvons caractériser le cas de base de la monnaie de papier en ce sens qu ‘elle obligerait l ‘activité économique, naturellement avec d ‘importantes difficultés, à toujours s ‘ajuster à la même valeur critique. Les choses seraient différentes mais pas meilleures si – sous la pression des exigences financières de l ‘instance centrale par exemple – la valeur était arbitrairement modifiée au cours du temps. La proximité logique avec notre système de règlement idéal nous deviendra claire si nous imaginons que l ‘instance centrale peut faire varier le nombre d ‘unités de compte pour l ‘adapter aux variations de la sphère des marchandises. Cette proximité logique sera encore plus nette dans le cas où les unités de compte ne sont pas -matérialisées – mais ont une existence purement comptable comme actifs sous forme de chèques et que l ‘instance centrale définit leur somme et la maintient ensuite constante. En situation d ‘équilibre, seraient ainsi aussi définis une valeur critique et le prix absolu de toutes les grandeurs économiques et, en cas de reproduction à l ‘identique de la situation, nous obtenons le même résultat que dans le système de compensation idéal. La valeur critique aurait ainsi une expression numérique qui serait définie par la somme des actifs mais naturellement aussi sans lui être forcément égale. Il y aurait là encore des difficultés d ‘adaptation continue à surmonter à la moindre variation de quoi que ce soit dans le processus économique.

7. La deuxième méthode fonctionne différemment. L ‘idée fondamentale est de considérer arbitrairement comme équivalent à l ‘unité, où alors à un chiffre quelconque, le prix d ‘une marchandise. Ainsi, dans le cadre de rapports d ‘équilibre donnés dans l ‘économie considérée, il serait aussi possible de déterminer la valeur critique par une démarche nouvelle, sans doute univoque quoique indirecte. Cette valeur critique pourrait alors toujours être traitée de manière arbitraire, être maintenue fixe ou être modifiée selon un règle quelconque. S ‘il était, simultanément, décidé que, au cours du temps, le prix d ‘une seule et même marchandise devait rester toujours égal à l ‘unité, alors la question des variations de la valeur critique au cours du temps serait résolue et, dans le circuit, il y aurait donc une seule valeur critique, même si elle est variable, et ainsi serait également résolu le second des deux problèmes évoqués précédemment.

Dans l ‘unité ainsi définie, il est maintenant possible soit de compter seulement, soit d ‘assurer, par transfert physique d ‘une quantité du bien retenu, une part plus ou moins grande des règlements. La deuxième façon de procéder a recours à des quantités partielles du bien retenu et par conséquent influe sur sa valeur de marché. C ‘est pourquoi elle aboutit à une valeur critique différente de la première mais également définie de manière univoque. La considérer comme essentielle sur le plan conceptuel, et construire à partir de celle-ci toutes les opérations de la sphère de la monnaie et du crédit est la substance et l ‘erreur de ces théories monétaires que nous avons appelées théories marchandises. Nous observons encore que si l ‘unité ainsi définie ne sert qu ‘à compter, sans que des parties de la marchandise choisie ne circulent de la main à la main dans le processus de paiement normal, alors il est possible de passer à tout moment de la comptabilisation en unités d ‘une autre marchandise en divisant les premiers prix par celui de la nouvelle marchandise-monnaie exprimé en unités de l ‘ancienne. Mais si la fonction monétaire mobilise une quantité si considérable de la marchandise-monnaie que celle-ci en perde sa fonction de marchandise, alors cette règle ne s ‘applique plus car le prix de la nouvelle marchandise-monnaie exprimé en unités de l ‘ancienne sera différent. Ceci est l ‘essence même de toute monnaie-marchandise et en particulier aussi dans le cas de la monnaie-or. Elle fait dépendre la valeur critique, et donc toutes les grandeurs économiques, des aléas de la production et des comportements de demande de la marchandise-monnaie et impose des ajustements qui n ‘ont aucune raison économique. Qu ‘elle ne soit pas touchée par l ‘absurdité évidente qui consiste à fixer la valeur critique en fonction d ‘un flux de bien qui varie de façon autonome, la manière dont elle fait varier la valeur critique n ‘en est pourtant pas moins déroutante et curieuse. Une méthode qui fixerait la valeur critique à un niveau déterminé est comparable à une méthode de mesure qui chercherait à mesurer différentes longueurs en faisant varier l ‘unité de longueur pour qu ‘elles aient toutes la même valeur, ainsi la méthode que nous examinons peut se comparer à un procédé de mesure qui permettrait bien de distinguer les expressions chiffrées de différentes longueurs non pas par rapport à ces longueurs mais par rapport à des variations totalement arbitraires de l ‘unité.

Naturellement cela ne suffit pas à prendre position vis-à-vis de la monnaie-or. Elle est non seulement dans de nombreux cas la seule possible, souvent pour des raisons historiques, mais en plus elle fournit à l ‘unité de compte, quand elle est matérialisée en une matière précieuse, une garantie de valeur de marché qui manque dans tous les autres systèmes. Si elle soumet le système de paiement d ‘un peuple aux aléas de la production de la marchandise-monnaie, elle le protège cependant d ‘un arbitraire plus grave. Il n ‘est donc pas incompréhensible que la plupart des gens dans le passé, et beaucoup encore aujourd ‘hui, lui attribuent une valeur morale. Et nous voyons immédiatement pourquoi une telle monnaie peut remplir d ‘autres fonctions, par exemple la fonction de réserve de valeur, qu ‘elle partage avec la quantité de marchandise-monnaie qui n ‘est pas utilisée en tant que monnaie, et pourquoi, là où, historiquement plus tard, d ‘autres sortes de moyens de paiement apparaîtront, elle acquiert souvent la fonction de moyen de couverture de ceux-ci. A la réflexion, il faut reconnaître que ces aspects sont logiquement, mais pas forcément historiquement, accessoires et que l ‘essentiel se trouve dans la fixation de la valeur critique du système. Aussi imparfaitement qu ‘elle soit réalisée – les imperfections de cette méthode étant la principale source de tous les véritables problèmes monétaires – notre admiration ne sera jamais assez grande pour tous ces artifices géniaux que nous montre l ‘histoire de la civilisation. Le lecteur se convaincra facilement de ce que toutes les méthodes historiquement données de comptabilisation sociale sont caractérisées par cette manière indirecte de fixer la valeur critique et le fait d ‘être affectées par un élément étranger au sens du processus de calcul et qui en conditionne les résultats. Cette caractéristique, fondée sur l ‘impossibilité pratique de changer en continu la valeur critique de telle sorte que le processus économique n ‘ait aucun ajustement à réaliser sauf ceux fondés sur la logique de son système de calcul, ne manque jamais. Les méthodes appliquées en pratique permettent effectivement la fixation initiale et continue de la valeur critique. Mais, en même temps, elles attribuent à sa variation une autonomie qui fait que celle-ci ne tient pas compte des évolutions de la sphère des marchandises et n ‘a, par rapport à celles-ci, aucune signification. Le résultat de la recherche de ce chapitre peut s ‘exprimer de la façon suivante : cette méthode indirecte et au fond absurde définit l ‘essence de l ‘institution sociale que nous appelons la monnaie. Nous appréhendons aussi la stabilité de la valeur critique comme une sorte de variation autonome de celle-ci, c ‘est-à-dire comme une sorte de fixation en continu, qui fondamentalement est indépendante des évolutions de la sphère réelle, et définissons maintenant : la méthode monétaire comme toute méthode de comptabilité sociale d ‘après laquelle la valeur critique du système économique évolue de façon autonome. Toute méthode de ce type crée des unités de compte qui existent en tant que telles sous forme matérielle ou scripturale. Ces unités de compte nous les appellerons monnaie. Chacune de ces méthodes impose aux grandeurs économiques une contrainte nouvelle à laquelle elles doivent se plier. Nous appellerons cette contrainte le lien monétaire .

8. Nous voyons donc que : le sens du processus de comptabilisation sociale n ‘est pas affecté par la méthode monétaire retenue. Cette dernière n ‘est qu ‘un cas particulier de la technique de comptabilisation, marqué par -un tour de main – particulier, comme les différentes formes de monnaies ne représentent que des cas particuliers de la méthode monétaire et ne se distinguent finalement que par la façon dont chacune définit la valeur critique. Ceci ajoute cependant, à toutes les formes connues et imaginables de la méthode monétaire, les caractéristiques propres de l ‘autonomie de la valeur critique, un élément étranger à la nature du processus de comptabilisation sociale, qui sera à l ‘origine de tous les phénomènes monétaires spécifiques. Mentionnons tout de suite une des plus remarquables de ces manifestations, c ‘est-à-dire le retournement de pensée qui fait que la perception du processus de comptabilisation sociale et de ses grandeurs, la pensée économique des hommes d ‘affaires, des consommateurs, des hommes politiques et même des chercheurs, sont telles que le processus de comptabilisation sociale est considéré comme donné en pratique dans la seule forme que lui prête la méthode monétaire. Ce retournement de pensée permet de comprendre tellement de choses aussi bien dans l ‘histoire de la nature de la monnaie que dans celle de la science monétaire qu ‘il mérite que nous nous y arrêtions un moment. Il apparaît le plus nettement dans le cas d ‘une monnaie marchandise pure, disons tout de suite, un système monétaire avec frappe et refonte illimitées et circulation effective d ‘or. Si cette forme de la méthode monétaire est tellement familière, au point d ‘avoir totalement imprégné la conscience des individus et d ‘apparaître comme la seule normale, alors tout ce qui, dans la sphère du crédit et de la monnaie, en découle et relève de la technique, sera considéré, fondamentalement, comme un cas particulier, la suite logique des choses est -mise sur la tête -, et ceci d ‘une manière qui est historiquement tout à fait compréhensible et qui manifestement ne manque pas de justification théorique : elle découlerait de la théorie marchandise de la monnaie, en particulier de son fondement caractéristique, la marchandise susceptible d ‘être vendue. Le processus essentiel, la compensation finale des prestations et contre-prestations en biens et services, disparaît alors derrière le transfert manuel de pièces d ‘or, découlant de la théorie de l ‘échange de marchandises. Le véritable sens de la construction de la créance monétaire en tant que créance sur l ‘or, qui a seulement une fonction de garantie, et de l ‘essence du remboursement des instruments de crédit, est perdu par le fait que cette construction et cet engagement de remboursement sont considérés comme l ‘essence même de la chose et comme des conséquences nécessaires de celle-ci.

De cette manière, les résultats au bilan de chaque firme exprimés en unités monétaires acquièrent une vie propre qui, au fond, est une illusion, même si, dans le cadre de comportements normaux, elle peut aussi être considérée comme une illusion nécessaire, et comme nous ne le soulignerons jamais assez, notre propos n ‘implique aucun jugement de valeur sur l ‘or ou toute autre forme de monnaie[15]. Ainsi le profane a de quoi s ‘étonner devant la formidable construction de -crédits – ou de -créances – réalisée sur la base d ‘une relativement si petite réserve d ‘or, construction souvent qualifiée de superstructure.

Le renversement dans le raisonnement et l ‘erreur sur l ‘essence de la convertibilité et ainsi de la monnaie, s ‘exprime dans cet étonnement mieux que dans toute autre chose. La théorie des dépôts des actifs n ‘est qu ‘une autre face de cette même erreur, théorie dont la – fausse – idée fondamentale est déjà contenue dans le mot -dépôt -. Nous avons déjà vu que l ‘idée qu ‘un actif tire normalement et essentiellement son origine d ‘un dépôt, est à peine moins naïve que celle qui consiste à croire qu ‘à tous les dépôts correspondent des quantités de monnaie, stockées réellement dans les coffres des dépositaires et qui attendent à la disposition des déposants. Mais dans la conception que nous avons présentée comme un renversement du véritable état des choses ce doit être le cas des deux et, de fait, elle établit – avec l ‘aide de transferts manuels fictifs de pièces d ‘or – le processus de formation et de fonctionnement du système de crédit sur la base de dépôts réels au travers desquels celui-ci, par une interprétation erronée de la primauté historique du dépôt, apparaît comme découlant d ‘un -tour de main – technique et comme un moyen technique particulier d ‘exploitation de la réserve d ‘or. L ‘idée d ‘un -bon pour des biens – est si éloignée de la vie courante qu ‘elle n ‘est pas considérée comme une idée traduite dans les faits par l ‘institution monétaire, même imparfaitement, mais comme une idée neuve et étrangère au système monétaire, éventuellement comme une idée réformatrice. Et la -confiance – si souvent invoquée du détenteur d ‘un compte chèque – ou d ‘un billet de banque – qui est confiance dans la mesure où, économiquement, celui-ci est dans la même situation que s ‘il possédait de l ‘or et donc confiance en la valeur de marché, en raison justement de la limitation rationnelle de la somme des avoirs, se transforme en confiance en convertibilité immédiate, qui n ‘a de sens que dans la mesure où en pratique souvent, avec la valeur de marché, en même temps elle existe et fait défaut.

9. L ‘analyse précédente ne saisit cependant que l ‘idée de base de la méthode monétaire. Si nous voulons comprendre son fonctionnement réel, nous devons compléter notre tableau par un fait important. La vie économique résiste au lien monétaire, à la bride que met la valeur critique autonome à son processus de règlement et de comptabilisation et elle est capable, dans une certaine mesure, de s ‘y soustraire. Naturellement, sur ce point, il ne peut s ‘agir que de manière tout à fait exceptionnelle – – et, dans une économie en situation de concurrence parfaite, ce ne sera même jamais le cas – d ‘un comportement délibéré des ménages ou entreprises individuels auxquels manque non seulement la volonté mais aussi la possibilité de le faire. Nous devons plutôt examiner des comportements répondant à d ‘autres motivations et qui objectivement aboutissent à ce résultat.

Nous devons tout d ‘abord écarter une erreur facile à concevoir et très fréquente en réalité. On dit souvent que l ‘activité économique produirait -le pouvoir d ‘achat – dont elle -aurait besoin -. Si on entend par là que chaque production, sauf accident technique ou commercial, crée sa propre demande réelle qui va la consommer, c ‘est-à-dire que chaque offre correctement calculée engendre, en contrepartie, une offre correspondante en d ‘autres biens et services, ceci est normalement et fondamentalement vrai. Mais cela ne nous informe que sur la sphère réelle et pas du tout sur le processus monétaire correspondant, et en particulier cela ne nous dit rien sur le prix auquel une production supplémentaire pourra être écoulée. Et dans tout autre sens cette affirmation est tellement source d ‘erreur qu ‘il vaut mieux l ‘éviter En particulier on ne peut rien en déduire quant à la possibilité d ‘équilibrer les différents comptes de façon à obtenir l ‘indépendance des prix absolus et de la valeur critique par rapport au lien monétaire. Il est vrai que, pour reprendre un exemple souvent cité, lorsqu ‘un chirurgien opère une cantatrice, que celle-ci pour un montant d ‘honoraires identique se produit à la soirée donnée par un avocat et qu ‘elle embauche cet avocat pour le même montant d ‘honoraires afin d ‘engager un procès contre le chirurgien, il semble que le montant des honoraires soit totalement indépendant de l ‘influence de la méthode monétaire retenue sur la valeur critique du système, et qui plus est, que ce serait plutôt lui qui la déterminerait. Ce cas n ‘est en pratique nullement dénué de signification et peut nous être opposé là où des groupes de prix sont modifiés par des pratiques corporatistes et où les créances excédentaires et déficitaires existantes se compensent directement les unes par les autres. Mais on ne doit pas en déduire pour autant que, si un domaine de recherche particulier présente en dernière ligne un système de compensation fermé, le processus échapperait ainsi simplement au lien monétaire. Car on en arrive là à la technique effective du circuit des paiements. Si tout le monde avait en même temps l ‘idée de doubler les prix offerts et demandés et s ‘il existe une partie de l ‘activité économique dans laquelle les règlements s ‘effectuent par exemple en billets ou pièces d ‘or, alors, dans cette partie, des quantités de biens devraient devenir invendables aux nouveaux prix, ce en quoi se trouve la pression de la bride. Au demeurant le maintien de la parité entre l ‘unité de la marchandise-monnaie qui sert de monnaie et l ‘unité de la même marchandise qui sert dans les échanges de marchandises aurait le même effet. A notre époque, où l ‘organisation de l ‘économie est telle que la fixation planifiée et simultanée de tous les prix n ‘apparaît plus comme une idée extravagante, nous observons que, même si on ne cherche à réaliser ceci qu ‘en partie, aussitôt des difficultés d ‘ordre monétaire surgissent.

Un excédent de production n ‘importe où dans l ‘économie n ‘a en lui-même pas tendance à modifier la valeur critique, quelle que soit la méthode monétaire à partir de laquelle elle a été fixée. Pour le voir, il n ‘y a qu ‘à penser que chaque méthode monétaire ne fixe la valeur critique qu ‘indirectement et au travers des pratiques réelles de l ‘échange. La normalisation sociale d ‘une monnaie légale signifie seulement que les différences entre les prestations et contre-prestations définitives, c ‘est-à-dire les soldes courants des créances et des contre-créances échues, de chaque ménage et de chaque entreprise, sont à régler par le transfert d ‘une telle monnaie légale. Un tel système contient donc déjà toutes les opérations qui existent réellement dans l ‘économie considérée et qui prennent la forme de compensations aussi bien que de consommations propres ainsi que toutes celles qui interviennent entre les participants au processus de règlement sous forme d ‘obviation, de consolidation et de crédit de paiement pouvant avoir un effet sur les soldes. La valeur critique se définit en tenant compte de tous ces comportements. Si quelque part la production augmente, il est à supposer que globalement, la vente de ce supplément de production va se répartir entre les différents modes de paiement de la même manière que la vente de l ‘ensemble du produit social antérieur, d ‘où, comme on le voit facilement, découle directement l ‘affirmation à démontrer, naturellement uniquement dans le cas d ‘un équilibre parfait de toutes les entreprises et de tous les ménages seulement rompu par le supplément d ‘offre d ‘une marchandise.

Le lien monétaire ne peut être desserré par le comportement des producteurs et des acquéreurs de l ‘excédent que dans un cas. Il se situe en dehors de l ‘hypothèse de concurrence parfaite. Quand une très grande entreprise, qui peut avoir une influence significative par son propre comportement ou au moins par son exemple, vend sa production supplémentaire, par exemple à tempérament, il y a ainsi élargissement de la sphère de compensation d ‘une part et une réduction de l ‘encaisse moyenne de l ‘acquéreur d ‘autre part. La valeur critique pourrait donc augmenter même si par ailleurs rien n ‘est changé quant au lien monétaire. Mais alors qu ‘une modification des habitudes de paiement, qui pourrait avoir cet effet, ne provoque pas directement une augmentation de la production, il faut penser, dans le cas de la monnaie-or, à une réaction automatique non négligeable du système. Quand l ‘accroissement de la production pousse à la baisse les prix absolus alors l ‘extraction d ‘or devient plus profitable qu ‘elle ne l ‘était auparavant. Ce mécanisme suppose bien sûr que les prix ont déjà baissé, mais il a en tout cas pour conséquence que les mailles du lien monétaire s ‘élargissent et que les prix baissent moins qu ‘ils ne le feraient autrement. Pour terminer, mentionnons encore la possibilité d ‘un mécanisme analogue dans le cas d ‘une monnaie de papier d ‘Etat. Ce serait vraiment, pour l ‘Etat, une politique très dangereuse mais au fond rationnelle, de couvrir une partie de ses dépenses par émission de monnaie de papier nouvelle pour un montant correspondant à l ‘accroissement du produit social.

Mais le levier essentiel, qui élargit régulièrement la marge de manSuvre des grandeurs de calcul de l ‘économie, c ‘est naturellement la création de nouveaux avoirs. Le terme -avoir – est à prendre ici dans son sens le plus large, il inclut tous les effets dans la mesure où ils circulent de la main à la main comme moyen de paiement. La prise en compte de cette habitude n ‘a, à vrai dire, que le résultat envisagé. Lorsque la variation est achevée, le lien monétaire redevient efficace dans la nouvelle situation de la sphère monétaire, à un niveau différent cependant. Mais tant que cette pratique se développe, la valeur critique se modifie, le nombre d ‘unités de compte -disponibles – ou le montant total des -avoirs – dans l ‘économie considérée augmente et le processus économique est libéré de la bride de la méthode monétaire, si bien qu ‘il évolue vers un système de règlement pur.

Le promoteur d ‘un tel processus est clairement -le besoin de crédit – au sens populaire du terme. Si le supplément de production conduit à un besoin de crédit plus élevé, ce qui est en fait le plus souvent le cas, et si ce besoin de crédit est satisfait par des avoirs créés à cet effet, alors, au moins pour le montant de ceux-ci, la pression du lien monétaire sera allégée, et normalement en avance, c ‘est à dire avant que le supplément de production ne soit offert aux consommateurs, si bien que l ‘on pourrait admettre que ce montant est disponible juste à temps pour l ‘acquisition du supplément de production. Nous reviendrons sur ce point plus en détail par la suite et verrons qu ‘en vérité cela ne se passe pas tout à fait de cette manière et que par ce moyen le problème n ‘est réglé que pour le présent, alors que toute la suite dépend de ce que fait le producteur du supplément avec le surplus de recettes. Ici il faut juste souligner le fait que la vie économique peut se défendre ainsi contre la bride monétaire et souligner la part limitée de vérité contenue dans le slogan concernant la création monétaire classique. Au sens de l ‘ancienne théorie de la banque on entend par là l ‘écriture en crédit du montant de l ‘escompte d ‘effets de commerce, dont la pratique ne correspond assurément pas au tableau idéal présenté. Comme il a déjà été exposé auparavant, le système bancaire est la source typique et, dans notre schéma théorique, fondamentalement, la seule source de ces nouveaux avoirs. C ‘est dans l ‘intérêt commercial des banques que nous trouvons une autre et en réalité la principale force motrice de la résistance au lien monétaire et de l ‘augmentation constante au cours du temps de la valeur critique du système économique moderne. Le billet de banque non couvert ou un avoir en compte-chèques avec une prescription de couverture nulle font apparaître au mieux l ‘essence de la chose. Au demeurant nous pouvons renvoyer à ce qui a été dit dans le chapitre sur les banques, qui peut prendre, compte tenu du stade auquel nous sommes parvenus, une signification plus profonde. Le remplacement total des crédits commerciaux par des crédits bancaires et la diffusion dans le processus économique de -méthodes de paiement épargnant la monnaie fiduciaire – élargit naturellement le champ de la compensation et agit ainsi directement sur la valeur critique et non pas seulement indirectement, dans la mesure où les deux, mais surtout le dernier, facilitent l ‘expansion du crédit bancaire, comme cela a été exposé au chapitre mentionné.

Mais ceci non plus n ‘est pas toute la vérité. Comme la vie économique résiste au lien monétaire avec plus ou moins de succès, ainsi celui-ci s ‘oppose à la tendance à l ‘indépendance des grandeurs économiques monétaires. La relation de l ‘unité d ‘actif avec une quelconque monnaie légale, la construction caractéristique de la méthode monétaire des actifs comme des créances en monnaie légale, qui impose aux banques des contraintes de liquidités particulières, les prescriptions de couverture légales ou de règles commerciales etc.. ont l ‘habitude d ‘être renforcées. Il s ‘agit ici avant tout d ‘une résistance délibérée de la part d ‘une opinion publique qui a tiré les enseignements de nombreux abus et catastrophes et de la législation qui en découle. Le monument de cette mentalité à laquelle adhère un métallisme naïf mais souvent en pratique très sain et qui considère la création de monnaie par les banques comme une turpitude à combattre, est la réforme de Peel* . Ailleurs, et surtout plus tard, la politique monétaire hésite entre l ‘objectif de fixer des chaînes au processus de règlement et l ‘objectif de rendre ces chaînes -élastiques – ou les élargir progressivement. Dans la tendance à la restriction se trouve en particulier ce qui tend peu à peu à devenir la règle, à savoir l ‘extension des prescriptions de couverture des avoirs en chèque, bien que les conséquences de la connaissance que nous avons d ‘une identité de nature entre billet de banque et chèque n ‘aient jamais été complètement tirées. Mais de ce point de vue c ‘est la tendance contraire qui a rapidement pris le dessus. Actuellement elle doit être considérée comme dominante.

Nous avons maintenant réuni tous les éléments fondamentaux qui constituent l ‘essence de la monnaie et en définissent le rôle dans l ‘économie d ‘aujourd ‘hui. Que le lecteur veuille bien s ‘arrêter un moment à chaque étape de l ‘analyse de ce chapitre et considérer quel tableau d ‘ensemble cohérent de la vie économique il a ici élaboré à partir d ‘une approche pratique et d ‘une erreur théorique : ni des formules courtes ni des propositions hâtives de reforme ne peuvent lui rendre justice. Ceci appartient aux choses, dont on rend la compréhension plus difficile, quand on cherche à les présenter de manière trop simple.


* Extrait de -Das Wesen des Geldes -, Vandenhoeck & Ruprecht, 1970, chap. 9, pp. 206 à 231. Traduction de Claude Jaeger (CERF-GREFIGE Université de Nancy 2).
[1] Le chèque certifié est un chèque sur lequel l ’employé de banque autorisé atteste l ‘existence des fonds et l ‘authenticité de la signature du tireur (mais pas de celle d ‘un endossement) de sorte que l ‘effet peut être accepté comme un billet de banque. Cette pratique est née aux Etats Unis en raison du manque de souplesse de l ‘ancien système bancaire en période de tensions au cours desquelles ces chèques circulaient parfois véritablement comme des billets de banques. La somme inscrite à ces moments là au -livre des chèques certifiés – constituait un poste particulier au passif du bilan des banques. Pour plus d ‘informations consulter n ‘importe quel manuel de technique bancaire.
[2] La pratique comptable limite cette manière de faire aux écritures réelles. Nous avons également à l ‘étendre au cas où la -créance – est réalisée par transfert manuel de pièces de monnaie. Cela semble étrange et l ‘est effectivement. Mais sur cette manière de s ‘exprimer repose une part tellement essentielle de la compréhension théorique de la monnaie que le lecteur est prié de l ‘accepter plutôt que d ‘en être choqué.
[3] Dans le manuscrit -produit du jeu -. Note de F.K. Mann
[4] Comme le lecteur peut facilement le concevoir, ceci vaut aussi pour le terme -caisse -, qui représente parfois un stock de monnaie légale et parfois (particulièrement au sens de la comptabilité) intègre des avoirs sous forme de chèques.
[5] Si un avoir est défini comme une créance en monnaie, alors le débiteur qui a demandé au créancier un tel avoir, ne lui rend pas exactement ce qui était dû.
[6] De telles considérations expliquent la différence juridique existant entre prestation pour paiement (solvendi causa) et prestation à titre de paiement (datio in solutum) à la fois essentielle et difficile.
[7] F.K. Mann a remplacé le verbe -uberreiten – qui signifie -chevaucher – du manuscrit par le verbe -uberwinden – qui signifie -l ’emporter sur -. Comme nous pourrons encore le constater J.A. Schumpeter utilise souvent des expressions de cavalier. Note du traducteur.
[8] Des problèmes juridiques de ce type se sont posés récemment lors de l ‘effondrement monétaire au cours de la crise mondiale. C ‘est pourquoi il n ‘est pas sans intérêt, de citer un ouvrage ancien qui traite des mêmes questions dans l ‘esprit d ‘un autre temps, les années soixante dix du 19ème siècle : E.I. Bekker -Uber die Couponprocesse der österreischischen Eisenbahngesellschaften und über die internationalen Schuldverschreibungen -, Weimar, 1881.
[9] Von Wieser a proposé une valeur de l ‘unité monétaire -indépendante de toute valeur marchandise – par l ‘intermédiaire d ‘une relation historique avec une valeur marchandise. Cependant la présentation d ‘une monnaie indépendante de toute valeur marchandise, logiquement et dès l ‘origine (sous la forme d ‘une marchandise monnaie qui n ‘aurait aucune autre utilisation), avait été faite auparavant par Walras. Walras choisit une marchandise quelconque comme -numéraire -, c ‘est à dire qu ‘il exprime tous les rapports d ‘échange en unités de cette marchandise, pour ensuite convertir le résultat en unités de la marchandise monnaie. La même démarche se retouve chez Pigou. L ‘autonomie logique de la monnaie par rapport à la valeur marchandise n ‘apparait pas ici non plus de manière satisfaisante, même si l ‘essence de la chose est correctement appréhendée.
[10] A.L. Bowley : -The Mathematical Groundwork of Economics -, Oxford, 1924. Pour simplifier autant que possible la présentation, nous passerons sur certaines critiques formulées sur des bases mathématiques à l ‘encontre Walras et ses disciples. Nous ne pouvons pas non plus ici aborder les questions de stabilité de l ‘équilibre etc …. Que le théoricien de la discipline pardonne le caractère primitif de ce qui est mentionné ci-dessus. Il s ‘agit uniquement de rendre compréhensible un point fondamental pour la théorie monétaire, même si au passage nous devons nous accomoder d ‘une certaine incorrection.
[11] Naturellement cela ne veut pas dire que le système à n équations et celui à m équations ont tous les deux la même signification, c ‘est à dire que les équations sont les mêmes. Simplement les additions disent la même chose, si bien que l ‘on peut déduire l ‘une des équations – n ‘importe laquelle – des autres. Il faut donc y renoncer puisqu ‘elle n ‘est pas indépendante.
[12] Nous traiterons plus tard des possibilités et impossibilités pratiques.
[13] Par exemple dans le problème de la valeur d ‘échange subjective de la monnaie.
[14] Cette instance peut aussi être l ‘usage social. Celui ci s ‘impose peu à peu -de lui même -. Du point de vue de la logique du système économique, il peut aussi être considéré comme venant de l ‘extérieur.
[15] Au surplus, notre argument n ‘implique pas non plus de jugement définitif sur la théorie de la monnaie marchandise. Car celle-ci conserverait une signification même si ce n ‘est pas en tant que théorie de la monnaie mais en tant que théorie d ‘un cas particulier important, puisque c ‘est sur cette base qu ‘a été réalisé le meilleur travail en économie monétaire.

* Le Peel ‘s Act de 1844 consacre la victoire, temporaire, de la -Currency School – sur la -Banking School –

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