53 – Richesse et rareté

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Par Charles M. A. Clark, juin 2000 – (extrait)

De Platon jusqu’à Adam Smith, la richesse a principalement été envisagée en tant que prospérité matérielle de la société dans son ensemble. Lorsque Smith parle de « la richesse réelle », il précise rapidement sa définition : « le produit annuel des terres et du travail de la société ». L’un des thèmes centraux de la « Richesse des Nations » est celui du combat contre la conception mercantiliste affirmant que la richesse tient à la possession d’or et d’argent. Selon Smith, les erreurs des mercantilistes provenaient de leur confusion entre les moyens les fins.

L’objectif immédiat d’un commerçant peut effectivement consister à accumuler de l’or et de l’argent, mais pour la société dans son ensemble ce ne sont simplement que des moyens d’atteindre à ses fins, qui sont la production de biens et de services. Puisque la richesse est le produit annuel des terres et du travail, Smith consacre l’essentiel de ses travaux à examiner comment ce produit annuel peut être augmenté. Les principales méthodes pour ce faire sont l’augmentation des apports de la terre et du travail, en premier lieu grâce à la division du travail (qui conduit aux avancées technologiques).

Smith est très clair sur le fait que la richesse doit être largement partagée. « Aucune société ne peut être assurée de la prospérité et du bonheur, lorsque la plus grande partie de ses membres sont pauvres et misérables. Ce n’est d’ailleurs que justice que ceux qui nourrissent, habillent et logent le corps social, reçoivent une part du produit de leur propre travail pour être eux-mêmes convenablement nourris, vêtus et logés ». Et « la juste récompense du travail, qui provient de l’augmentation de la richesse, est également la cause de l’augmentation de la population. S’en plaindre reviendrait donc à se lamenter sur les effets et les cause nécessaires à une plus grande prospérité publique ». Smith note également que la juste récompense du travail « augmente l’activité des gens du peuple. Les salaires versés au travail encouragent l’esprit d’entreprendre, qui, comme toute autre qualité humaine, s’améliore en proportion de l’encouragement qu’elle reçoit ».

La naissance de la conception de la richesse en tant que rareté

La transition entre la conception de la richesse en tant que bien-être résultant de la production matérielle à celle de la richesse en tant que rareté provient de la théorie économique qui a remplacé la théorie de la valeur « objective » par celle de la valeur « subjective ». Les années 1870 ont vu l’introduction du concept d’utilité marginale de la valeur dans la théorie économique, provoquant ce qui est communément appelé la « révolution marginaliste ». La révolution marginaliste a apporté de nombreux changements dans la théorie économique dont aucun, estime l’auteur de ces lignes, n’a été bénéfique à notre compréhension de l’économie. Les principales évolutions introduites par la révolution marginaliste incluent : la théorie de la valeur des marchandises, et la mesure ultime de la valeur dans l’économie par l’utilité et la rareté, (deux concepts qui avaient été rejetés par Adam Smith et l’école économique classique), la réduction du rôle du contexte historique et social dans notre compréhension de l’activité économique, puis son omission, et l’utilisation de la modélisation mathématique et du formalisme, qui sont devenus le langage usuel du discours économique.

Le passage de la vision classique de la valeur (provenant de variations du coût de production) à la théorie de l’utilité marginale de la valeur, signifiait entre autres choses la fin programmée des comparaisons interpersonnelles au sein de la théorie économique. Cette position théorique a rejeté l’idée que l’on puisse évaluer le fait qu’une répartition particulière du revenu ou de la richesse était acceptable ou non. Voulant consolider cette position théorique, l’économie néo-classique a développé une démarcation rigide entre ses branches « positives » et « normatives », où seule la branche « positive » jouit d’une réelle légitimité théorique.

La transition faisant de la « rareté » un concept fondamental dans la théorie économique a profondément modifié l’approche théorique de la richesse. Celle-ci devint alors directement assimilée aux problématiques de la pénurie et de la transférabilité, qualités qui étaient habituellement associées aux actifs financiers.

« La richesse n’est pas un objectif économique, à moins qu’elle ne soit rare et transférable, et devienne si désirable que l’on puisse sacrifier quelque chose pour l’obtenir. » Walter Bagehot 1888.

« [Richesses] .. Ces sources du bien-être humain qui sont matérielles, transférables et limitées en quantité. JB Clark, 1899.

« La richesse n’est pas la richesse en raison de ses qualités substantielles. Elle est une richesse parce qu’elle est rare ». L. Robbins 1932.

Dès lors que la richesse n’était plus directement liée à la production de biens et services, elle n’était plus liée à l’amélioration du bien-être de toute la population, en particulier au sort des pauvres.

« Que l’humanité dans son ensemble soit devenue plus riche n’implique pas nécessairement une augmentation du bien-être de l’ensemble de la population » JB Clark, 1886.

« L’accroissement de la richesse n’est pas du tout la même chose que la réduction de la pauvreté » Joan Robinson, 1972.

Le développement de cette conception de la rareté des richesses est intervenu au même moment où la pénurie réelle cessait d’être le principal problème économique rencontré par les économies capitalistes. Lorsque Platon et Adam Smith voyaient dans la richesse la production de biens et services qui répondaient aux besoins matériels de la communauté, la préoccupation centrale était de satisfaire ces besoins. Autrement dit, le problème économique central était celui de produire suffisamment pour délivrer tous les biens et services nécessaires à la population existante.

La révolution industrielle a apporté des solutions à ce problème, si bien que dans la seconde moitié du XIXe siècle, le problème économique central est devenu celui-ci : étant donné la répartition actuelle des revenus, comment consommer l’ensemble de la production potentielle que les entrepreneurs peuvent fournir, tout en leur procurant un taux de profit jugé acceptable. Les économies capitalistes occidentales qui étaient contraintes par l’offre se sont transformées en économies contraintes par la demande.

Dans une économie contrainte par la demande, la notion de pénurie prend une signification nouvelle, car la rareté des économistes néo-classiques n’est pas une pénurie réelle. Elle n’est pas fondée sur l’incapacité de la nature à procurer les produits nécessaires à la vie de la population, mais plutôt sur une rareté « artificielle », qui est créée par le système économique afin de maintenir le taux de profit de la fortune et le pouvoir social qui s’attache à la « rareté » de la richesse.

Thorstein Velben et John Maynard Keynes sont les économistes majeurs qui ont pleinement compris ces transformations survenues dans la société et l’économie. Veblen a souligné que la valeur de la richesse était maintenue par deux processus : la consommation ostentatoire et le sabotage industriel. Dans la « Théorie de la classe de loisir » [ Entendre : classe semi-oisive des possédants – ndt ] Veblen note le rôle important que jouent l’ostentation de la richesse et le pouvoir économique dans le contrôle social. L’analyse de Veblen rappelle à bien des égards la Théorie du Sentiment Moral d’Adam Smith, dans la mesure où il affirme que le rôle joué par la consommation ostentatoire dans le contrôle social est de permettre à la classe oisive de s’assurer l’adhésion des classes inférieures par la création de valeurs morales et sociales. En faisant de leur comportement – et en l’occurrence de leur consommation – la norme de ce qui est perçu comme convenable et respectable, la classe oisive s’assure la soumission des classes inférieures. Cette soumission est renforcée par les tentatives des classes inférieures pour imiter les modes de consommation de la classe oisive. Ainsi, leur préoccupation centrale n’est pas de se demander si « l’ordre social est juste et le meilleur possible », mais plutôt « comment puis-je devenir riche et rejoindre la classe oisive ? ». Veblen va ainsi au-delà Smith, car il relie le contrôle de la morale et des valeurs au pouvoir qu’exerce sur la société la classe oisive, alors que Smith limitait ce pouvoir à celui exercé sur les biens et le travail de la classe ouvrière.

Bien évidemment, les possibilités d’entrer dans cette classe oisive sont strictement limitées en nombre, dès lors que son critère d’appartenance est la capacité de consommer à des niveaux beaucoup plus élevés que la moyenne des membres de la communauté. Avec l’accroissement de la capacité de produire des biens et services dans une telle société, il est nécessaire que les classes inférieures ne parviennent pas à imiter parfaitement les habitudes de consommation de la classe aisée. Si la consommation des plus riches était maintenue constante, les succès de la révolution industrielle finiraient par permettre à tous de bénéficier d’un tel niveau de consommation (ce qui est dans une certaine mesure l’espérance de Smith).

Cependant, cet achèvement finirait par saper complètement la position de pouvoir des classes oisives, et conduirait à une transformation radicale de la société (représentant du même coup une menace pour le maintien de « la différence du rang social et l’ordre de la société »). Ce danger potentiel pour la structure du pouvoir est atténué :

1) par la création artificielle de besoins illimités à la fois pour les riches et pour le reste de la société, afin que les riches continuent à élever la barre que les salariés luttent pour atteindre.

2) En limitant artificiellement la production pour créer la pénurie.

Les techniques de vente permettent d’atteindre le premier objectif (avec ce que nous appelons la publicité et le marketing) tandis que le second repose sur ce que Veblen nomme le « sabotage industriel », qui consiste en une limitation du potentiel de production de l’économie de manière à maintenir un taux élevé de rendement sur le capital (par le maintien de prix élevés).

La concentration industrielle, ainsi que les nombreuses formes de planifications industrielle utilisées par les grandes entreprises (voir Galbraith, Le Nouvel État industriel 1967), sont les moyens par lesquels la production est limitée afin de maintenir la valeur de la richesse et son caractère exclusif, préservant ainsi son pouvoir social.

John Maynard Keynes, dans le dernier chapitre de la Théorie Générale de l’Emploi de l’Intérêt et de la Monnaie (qui est à l’évidence l’ouvrage de théorie économique le plus important du 20ème siècle) souligne que « les défauts majeurs de la société économique dans laquelle nous vivons sont son incapacité à procurer le plein emploi, et la répartition arbitraire et inéquitable des richesses et des revenus ». Il poursuit en affirmant que ces deux problèmes sont reliés, que l’inégalité des richesses et des revenus est l’une des principales causes d’un chômage élevé. L’inégalité de la richesse et des revenus est maintenue artificiellement en faisant en sorte que le capital soit rare. Cette pénurie se manifeste au niveau macroéconomique par une insuffisance de l’investissement, ce qui, par le biais de mécanismes classiques, provoque un chômage involontaire.

« Notre problème », écrivait-il dans son célèbre essai sur « La fin du laisser-faire », « est d’oeuvrer à une organisation sociale qui doive être aussi efficace que possible, sans contrevenir à nos conceptions concernant une manière de vivre jugée satisfaisante. » Keynes a souligné l’utilité du désir de posséder, en tant que caractéristique sociale et individuelle lorsque la société se trouve dans un état de faible développement économique. Mais lorsque la société a atteint un niveau de richesse suffisant, il convient de passer à des valeurs et à une exigence morale plus élevées.

« lorsque du point de vue social, l’accumulation des richesses ne jouera plus le même rôle, on verra se modifier sensiblement le code de la morale. Nous pourrons nous débarrasser de nombreux principes pseudo-moraux qui nous hantent depuis deux cents ans, et qui ont contribué à faire passer pour les plus hautes vertus certains des penchants humains les plus méprisables. Le mobile de l’argent sera estimé à sa juste valeur. On verra dans l’amour de l’argent – non pour les joies et les distractions qu’il vous procure mais pour lui-même – un penchant plutôt morbide, une de ces inclinations plus ou moins criminelles, plus ou moins pathologiques, que l’on remet, non sans un frisson, entre les mains du psychiatre. Nous serons alors libres de rejeter toutes sortes de coutumes sociales et d’habitudes économiques, telles que certaines distributions de richesses, de récompenses ou d’amendes, auxquelles nous demeurons attachés malgré leur caractère injuste et honteux, pour les services qu’elles rendent en encourageant la formation des capitaux. ». Keynes, Perspectives économiques pour nos petits-enfants.

Keynes, comme Smith, était un optimiste, car il pensait qu’une fois devenu évident que la répartition des richesses est un obstacle au plein emploi, la société engagerait les transformations nécessaires dans son organisation économique afin d’éliminer cet obstacle. « Notre argument », écrit Keynes « conduit vers la conclusion que, dans les conditions actuelles, la croissance de la richesse, loin de dépendre de l’épargne des plus aisés, comme on le croit communément, est plus susceptible d’être entravée par celle-ci. L’une des principales justifications de l’inégalité des richesses disparait donc. » Dans la Théorie Générale, Keynes propose quatre politiques visant à réduire la rareté des capitaux :

1) Des politiques visant à générer une distribution plus égale des revenus (comme l’impôt progressif sur le revenu).

2) Maintenir un faible taux d’intérêt sur l’argent et donc sur le retour sur patrimoine (ceci peut être obtenu grâce à une politique monétaire expansionniste, dont l’objectif est de réduire la rareté du capital).

3) Alors que les deux mesures précédentes visent à réduire le rendement des patrimoines, la troisième est celle de « l’euthanasie de la classe des rentiers » (résultant des faibles rendements sur le capital qui contraignent finalement ces grandes accumulations de richesses à être dépensées en raison de l’impossibilité de vivre des revenus des intérêts).

4) la socialisation de l’investissement, ce qui signifiait pour Keynes que, puisque la société dans son ensemble a un intérêt évident à maintenir un niveau élevé d’investissement en vue de parvenir au plein emploi, il convient, par l’intermédiaire de l’État, de faire tout ce qui est en son pouvoir pour atteindre un tel niveau d’investissement (les crédits d’impôt sur l’investissement en fournissent un bon exemple). En élargissant l’offre de capital afin de réduire sa rareté, Keynes considère que l’on peut conserver les aspects positifs du capitalisme concurrentiel, tout en éliminant progressivement le « pouvoir oppressif de bénéficier de la valeur que confère au capital sa rareté. L’intérêt ne rémunère aujourd’hui aucun sacrifice véritable, pas plus que la rente de ma terre. Le détenteur du capital peut obtenir un intérêt parce que le capital est rare, tout comme le propriétaire de la terre peut obtenir une rente parce que la terre est rare. Mais, alors que la rareté de la terre peut s’expliquer par une raison intrinsèque, il n’y a aucune raison intrinsèque justifiant la rareté du capital. » Les coûts sociaux du maintien de l’inégalité nécessaire pour maintenir un taux de rendement élevé pour le capital sont ceux d’un chômage élevé et du ralentissement de la croissance économique. Très concrètement, comme chez Platon, la richesse est une cause de pauvreté.

L’optimisme de Keynes est fondé sur sa conviction que les idées, et non les intérêts individuels, l’emporteront sur le long terme. Veblen n’était toutefois pas du même avis, lui qui estimait que les classes aisées comprendraient clairement que leur pouvoir social est basé sur le maintien de la rareté du capital et de la richesse.

La création de la richesse et de la pauvreté

Il est clair aujourd’hui, à la fois dans l’imagination populaire et dans les théories économiques, que le concept de la richesse n’est plus celui de l’abondance matérielle de Smith et de Platon, mais plutôt celui de la rareté et de l’exclusion développé par l’école moderne néoclassique. C’est ce que Platon appelait « l’état de surabondance », ne reposant pas sur la satisfaction des besoins matériels de la communauté, mais sur les désirs illimités des plus riches.

L’augmentation des productions matérielles pour la société dans son ensemble n’est qu’accessoire relativement à la création de richesse. Certes, il y a de nombreux exemples où la richesse nait en raison d’une augmentation de la production ou des innovations (augmentation de la qualité plutôt que de la quantité), mais ce n’est pas essentiel au processus de création de richesse.

Aujourd’hui, on assimile la richesse à la propriété des actifs générant des revenus. Ces actifs sont nombreux et variés, mais les actions et les obligations en forment la majeure partie. De nombreux actifs que nous incluons dans les richesses, comme les habitations, ont un taux de rendement implicite, et un rendement réel uniquement lorsqu’elles sont louées. La richesse augmente (est créée) lorsque la valeur de ces avoirs augmente, soit en raison de l’accroissement de leur productivité, de leur rentabilité ou de leur rareté.

L’augmentation de la productivité est clairement liée à la conception de la richesse chez Adam Smith, par l’augmentation du produit annuel des terres et du travail. Toutefois, une rentabilité ou une rareté accrue peuvent résulter, et résultent souvent, d’une limitation de la quantité produite, d’un monopole de la production et de la distribution, d’une manipulation des marchés, de l’influence du gouvernement et d’une longue liste d’agissements qui ne favorisent en rien le bien commun.

L’une des méthodes les plus éprouvées pour créer de la richesse consiste à transférer les coûts induits sur autrui. Assurer un niveau de vie décent pour les salariés, créer un environnement de travail sécurisé, ne pas polluer l’environnement alentour, font partie des « coûts réels » de la production de tout bien ou service. Pourtant, la richesse est bien souvent créée en transférant une partie de ces coûts sur les salariés (en les rémunérant en dessous d’un salaire décent, ou en les exposant à la maladie ou aux accidents du travail) ou bien sur les consommateurs (en fabricant des produits dangereux ou nocifs) ou encore sur ceux qui vivent à proximité des installations de production (en polluant l’environnement).

La délocalisation de la production des régions où la prise en compte complète de ces coûts est requise par la loi, en direction de celles où ces règlements n’existent pas, transfère sur d’autres une partie des coûts de production. Ajoutons à cela le chantage pratiqués sur les gouvernements afin d’obtenir divers avantages fiscaux (lorsque l’entreprise ne s’installe qu’à condition de bénéficier d’avantages fiscaux ou de subventions) et l’on peut ainsi créer des richesses considérables, sans pour autant promouvoir le bien commun.

Le « sabotage » identifié par Veblen et la consommation ostentatoire contribuent aussi grandement à la création de richesses. La principale motivation derrière les fusions-acquisitions n’est pas celle des soi-disant synergies ou des économies d’échelle que les experts de Wall Street aiment à avancer lorsqu’ils paraissent à la télévision. En réalité, comme le démontrent pratiquement toutes les enquêtes économiques effectuées sur cette question, la motivation de ces fusions est d’accroitre le pouvoir de l’entreprise sur le marché, de limiter la concurrence, et non de réaliser des économies d’échelle. La preuve en est apportée lorsque l’on sait que le taux de rendement du capital après les fusions dépasse rarement le taux de rendement précédant celles-ci. Ces fusions ont pour la plupart l’objectif de réduire le nombre de concurrents et de limiter la concurrence sur les prix.

Enfin, il nous faut également mentionner le rôle du vol, de la fraude et de l’emploi de la force dans la création de la richesse. Richard Twaney a écrit un jour que toutes les propriétés ne sont pas le résultat d’un vol, mais que tout vol devient une propriété. La même chose pourrait être dite au sujet de la richesse. L’énorme richesse de Bill Gates provient du monopole de Microsoft et de ses pratiques anticoncurrentielles (et parfois illégales). De ce fait, tout le monde doit transférer une partie de son revenu à Bill Gates. Aucune arme à feu n’a été utilisée, mais il s’agit néanmoins d’un vol. Lorsque l’on observe la situation dans son ensemble, la base de la richesse est souvent le vol, la fraude et le recours à la force. La richesse des États-Unis d’Amérique a été bâtie en premier lieu en volant ou en escroquant les terres des Américains autochtones, par l’enlèvement et l’asservissement des Africains qui allaient travailler cette terre (ce qui est une forme de transfert des coûts) et en exploitant des immigrants.

La part de la création de richesse qui contribue au bien commun en permettant d’accroitre la production et les innovations technologiques est elle aussi monopolisée et contrôlée pour maintenir la rareté de la richesse. La richesse est créée non pas par le développement technologique, mais par le contrôle et la limitation de ce développement. Les principales innovations technologiques sont souvent présentées comme devant apporter une richesse illimitée, permettre la fourniture de biens très peu couteux. Cela s’avère pourtant impossible, étant donné la structure de pouvoir de notre société, fondée sur la création artificielle de rareté et qui ne pourrait pas survivre à une abondance universelle.

Au risque de la redondance, répétons que la richesse ne reste une richesse que si sa rareté est maintenue et si la majorité est exclue de sa possession et de son contrôle. (Aux États-Unis, ont prétend souvent que la majorité des richesses sous forme d’actions sont détenues par la population. Mais c’est sous la forme de fonds de pension et d’assurances, et le peuple (les salariés) n’exercent aucun contrôle et ne peut légalement utiliser ce pouvoir à quoi que ce soit.) Si la richesse devient abondante, son taux de rendement chute, et donc sa valeur baisse. L’idée que chacun puisse devenir riche, au sens néo-classique actuel, est une absurdité, car cette richesse n’existe que si elle est limitée et que sa valeur est directement liée au maintien de sa rareté. L’idée que le marché boursier puisse faire de tout un chacun un millionnaire ne peut fonctionner que si le terme « millionnaire » perd tout son sens. Il serait tout aussi efficace de remplacer les billets de banque d’un dollar par des billets de mille dollars.

Le résultat de cette croissance de la richesse, de cette forme de richesse qui est liée à la rareté et l’exclusion, c’est qu’elle n’a pas eu l’effet qu’avait espéré Adam Smith : la réduction de la pauvreté et l’élévation du niveau de vie de l’ensemble de la société.

Une analyse économique récente de la croissance du patrimoine, a montré que « la création de richesses a été pour l’économie américaine l’un des thèmes dominants dans les années 1990. Entre fin 1989 et fin 1999, la valeur nette réelle du patrimoine des ménages américains a augmenté de près de 15 000 milliards de dollars, soit plus de 50%. Par habitant, la valeur nette patrimoniale fin 1999 était légèrement supérieure à 150 000 dollars. Au sommet, l’augmentation des grandes fortunes a incité certains observateurs à comparer les années 1990 à l’ « Age d’Or » de la fin du 19ème siècle, lorsque Carnegie, Rockefeller, Vanderbilt et autres ont bâti leurs empires financiers. En Octobre 1999, la liste des Forbes 400 incluait 267 milliardaires, 200 de plus que dix ans auparavant. … Plus de 60% de la création de richesse au cours des années 1990 vient de l’augmentation de la valeur des actions détenues par les ménages ». Poterba, 2000.

Pourtant, le revenu par habitant et la productivité ont augmenté de moins de 20% durant cette même période, et les salaires moins encore. De 1988 à 1997 les salaires réels moyens horaires et hebdomadaires ont baissé à un taux annuel de -0,2%. Bien que cette tendance des salaires réels se soit retournée au cours des deux dernières années, elle ne reflète en rien la croissance de la production ou l’augmentation de la productivité, et elle reste loin en dessous de la croissance de la richesse. Cela donne à penser qu’une grande partie de cette augmentation de 50% de la richesse n’est pas attribuable à des facteurs qui favorisent le bien commun (selon la conception de la richesse d’Adam Smith), mais ont été plutôt dus à la redistribution des coûts, la création de la rareté et à l’augmentation de l’exclusion.

Ndlr – Cette publication a été allégée de l’appareil bibliographique qui accompagnait la publication originale.

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