43 – L’actualité de la crise: Colmater ou démanteler la finance ? , par François Leclerc

Un billet tout à fait intéressant de François Leclerc sur son blog

Publié par François Leclerc  le 23/10/2009

Billet invité.

COLMATER OU DEMANTELER LA FINANCE ?

Nous en étions hier au doute, qui apparaissait au sein de l’establishment. A celui qui se manifeste de plus en plus dans des déclarations d’hommes importants, car dans la tête de ceux qui le sont moins, c’est plutôt une certitude qui semblerait s’être installée, pour s’en tenir aux apparences : on ne peut rien y faire ! Les deux résultant de l’étonnant et quasi incompréhensible spectacle qu’offrent les mégabanques, ainsi que leurs plus illustres mandataires, paradant comme ces généraux d’antan sur les champs de bataille encore fumants. Impudiques ou inconscients ?

Le propre du doute, comment chacun sait, est de s’insinuer, de saper les convictions les plus établies. Dans le cas présent, il butte sur une question sans réponse : quoi faire ? Deux conceptions s’opposent à ce sujet dans l’intelligentsia de la finance : le colmatage et le démantèlement. La première, qui donne largement le ton, projette d’adopter des mesures réglementaires, encore très floues, au prétexte de mieux prévoir le nouveau sinistre, reconnu implicitement comme inévitable (si ce n’est dans la nature même des choses), afin de diminuer son ampleur. La seconde, fortement minoritaire, considère que cet exercice est illusoire et qu’il n’y a d’autre ressource que de radicalement restructurer le système financier, en l’occurrence en séparant le diable du bon Dieu, la banque d’investissement de celle de dépôt.

Aussi méritoire soit-elle (et signe que cette crise n’a pas fini de produire ses effets dans les esprits), cette nouvelle prise de conscience a le grand défaut de rechercher dans le passé une solution dont l’application ne résoudrait pas dans sa totalité le problème. De préconiser une sorte de marche arrière en revenant sur le concept de banque universelle (faisant tous les métiers de la banque), qui s’est désormais imposé. Ce qui n’est pas en soi un obstacle, mais revient à vouloir faire la part du feu et à ignorer qu’en cas de crise, c’est en réalité toute la forêt qui flambe, comme on le constate ! Les deux remèdes sont donc tout aussi illusoires l’un que l’autre.

 Les grandes têtes de chapitre de la réforme du capitalisme financier sont dûment répertoriées par ceux qui s’emploient à y procéder : hedge funds, produits dérivés, centres non coopératifs (paradis fiscaux). Ces derniers ont déjà donné lieu à un simulacre de mise en ordre, tandis que l’actualité donne quotidiennement toutes les raisons de penser que les autres connaîtront le même destin, si la tendance actuelle se poursuit. Le point principal de blocage est identifié, c’est le Congrès des Etats-Unis d’Amérique. Sur lequel prennent appui et dans lequel fondent leurs espoirs tous ceux qui veulent limiter, de leur point de vue, les dégâts. En mettant en garde les institutions communautaires à propos de la réglementation des hedge funds, qui aurait pour conséquence de faire émigrer ceux-ci vers des cieux plus cléments, la BCE vient ainsi de donner une parfaite illustration de ce qui est en train de se passer. A la manière de tout système, dont la performance finale est donnée par celle du moins performant de ses éléments, la réforme financière s’achemine sur une ligne de moindre efficacité globale, les mesures les plus laxistes faisant nécessairement loi. Un mot revient de plus en plus dans les commentaires de la presse américaine, dans sa couverture des débats du Congrès sur la réforme de la régulation financière : loophole, faille, dont la traduction littérale par trou rend mal compte du caractère détournement ou de contournement de ce dernier. Sans doute, pour mieux la cerner, faut-il se rappeler que to find a loophole signifie trouver une échappatoire !

Martin Wolf, chroniqueur au Financial Times, n’arrête pas de surprendre, ayant rejoint depuis déjà longtemps les rangs de ceux qui doutent. Il n’en est même plus là, exposant régulièrement son profond scepticisme quand à la portée des mesures de régulation qui seront prises, ou plutôt qui ne le sont pas ! Son dernier papier intitulé : « Pourquoi est-il si difficile de mettre un frein à la finance  ? » mérite de s’y arrêter. Son raisonnement est simple. Regrettant que la solution dite de démantèlement n’en soit pas une (car il considère que la ligne de frontière est plus que malaisée à tracer), il ne cherche pas en tirer argument pour dire qu’il n’y a rien à faire, afin que « la finance devienne sûre ». Mais cet objectif supposerait, pour y parvenir à coup sur, d’être selon lui « bien plus radical ». Les dépôts devraient être couverts à 100% par les réserves des banques, et les engagements évalués en permanence au prix du marché. Autant dire, remarque-t-il, que l’activité bancaire disparaîtrait ! (Note de Postjorion : de plus en plus d’économistes et de politiques soutiennent cette idée de « 100% monnaie centrale », la  » Full-reserve banking »  , système bancaire à réserves pleines, , est, comme défini sur wikipedia «  a banking practice in which the full amount of each depositor’s funds are available in reserve (as cash or other highly liquid assets) when each depositor had the legal right to withdraw them. Full-reserve banking was practiced historically by the Bank of Amsterdam and some other early banks but was displaced by fractional reserve banking after 1800. Proposals for the restoration of full-reserve banking have been made, but are generally ignored or dismissed by mainstream economists, who believe that the costs of such a change would outweigh any benefits.The reserve ratio of all banks operating in such a system would be 100%, making the deposit multiplier equal to one (1xM=M). »)

Ne pouvant se résoudre à cette éventualité, Martin Wolf s’efforce de dessiner, « d’une manière plus subtile » s’accorde-t-il, les contours d’une solution possible. A commencer par « l’adoption d’un ensemble de lois et la création d’institutions qui rendraient possible de mettre en faillite toute institution, même en cas de crise », pour poursuivre avec quatre autres mesures : « rendre les institutions financières plus sûres en demandant une plus grande couverture en capital pour toutes les activités », « empêcher les activités hors-bilan », « imposer des provisions dynamiques » et enfin « exiger un énorme coussin de fonds propres ». Avec ce qui est actuellement prévu, nous sommes loin du compte, mais nous resterions néanmoins dans l’optique du colmatage. Sauf qu’il est ensuite ajouté à cette liste initiale de mesures qu’il faudrait également « cesser de favoriser dans toute l’économie les activités financières reposant sur la dette », afin de conclure  : « Tant que nous permettons aux gens de faire des paris à effet de levier sur l’avenir, des effondrements se produiront. » Ce dernier point de vue, au final, est tout aussi radical, si on veut bien en considérer toutes les conséquences ! Car il impliquerait notamment l’interdiction des paris relatifs à l’évolution d’un prix, prônés par Paul ! (note de Postjorion: et par beaucoup d’autres)

Parallèlement au débat sur le démantèlement, qui va à n’en pas se douter se poursuivre, une autre mesure suit sous les fortunes les plus diverses son petit bonhomme de chemin. Il s’agit du dossier de plus en plus à tiroir de la taxe sur les activités financières. Il a fallu une conférence organisée ce jour vendredi à Chatham, par la Federal Reserve de Boston, pour que Ben Bernanke, le président de la Fed (un homme qui ne doute pas), y apporte sa contribution pour le moins inattendue. Il a en effet estimé à cette occasion qu’une taxation des établissements financiers était nécessaire afin d’instituer un mécanisme de règlement en cas de faillite et de démantèlement ordonné de grands établissements financiers. Celui-ci devant selon lui entraîner des pertes pour les actionnaires et les créanciers et faire appel à des fonds qui ne pourront provenir que du secteur financier lui-même, et non des contribuables. C’est en quelque sorte la reproduction à plus grande échelle du financement de la FDIC, cet organisme qui garantit les dépôts et qui a géré dans la dernière période les faillites de 98 banques régionales, en attendant d’autres qui vont intervenir. Car la FDIC est financée – difficilement par les temps qui courent – par les banques elle-mêmes, ce qui représente dans les faits une mutualisation du risque (tant qu’elle sera possible, ce qui n’est pas garanti).

Cette annonce, dont on jugera mieux de sa portée effective quand elle sera concrétisée, illustre les tensions grandissantes qui traversent aux Etats-Unis le débat à propos de la régulation financière, dans un contexte où les mégabanques agissent comme si tout leur était dû et allait continuer à leur être permis. Concernant les entreprises financières les plus importantes, dont la faillite pourrait mettre en péril l’ensemble du système financier, le président de la Fed a également proposé qu’il leur soit imposé de disposer de contingent capital, des fonds à disposition en cas de circonstances prédéterminées, afin d’accroître les fonds propres, et pour lesquels un « loyer » serait payé. Une rustine de plus sur le sarcophage, tandis que d’autres s’acharnent à y faire des trous.

Toutes ces propositions, ces débats et même ces polémiques, témoignent à la fois d’une grande confusion et d’un réel malaise devant l’avenir. Celui-ci est appelé à croître, non seulement en raison de l’attitude des banques, mais également au fur et à mesure que va continuer de se révéler l’ampleur du désastre qu’elles ont causé. La France, l’Allemagne ou le Japon se targuent certes d’être sortis de la récession, mais de sérieux doutes subsistent sur la pérennité de leur rétablissement, qui s’appuie sur des plans de relance publics. Les Etats-Unis n’échapperont pas à de nouvelles mesures de relance et d’aide sociale, quand bien même elles n’apparaîtront pas sous la forme d’un plan d’ensemble. L’économie britannique entre dans son sixième trimestre successif de récession reconnue. On s’attend à ce que la Banque d’Angleterre poursuive au-delà de novembre son programme d’achat d’actifs aux banques, déjà d’un montant de 185 milliards d’euros, alors que la livre sterling accuse encore plus le coup. En Chine, présentée il y a encore peu comme le point d’appui d’un nouveau départ, les élèves s’apprêtent à rejoindre leur maître et, après avoir constitué leur propre bulle financière, s’engagent dans le périlleux apprentissage de la titrisation afin de soulager le bilan de leurs banques qui ont prêté à tout-va.

Les problèmes rencontrés sont aujourd’hui sans solution et nous sommes en suspens. Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI, ne dit pas autre chose quand il déclare ce jour vendredi : « Le soutien à la demande reste nécessaire aussi longtemps que la demande privée n’est pas suffisante pour prendre le relais ». Mettant les points sur les « i », il précise qu’il ne devra cesser que lorsque la certitude sera acquise que « le redressement est assuré, ce qui signifiera un début de recul du chômage ». Considérant, enfin, qu’environ un an s’écoule entre le retour à la croissance et l’amélioration de l’emploi.

 

 

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2 commentaires pour 43 – L’actualité de la crise: Colmater ou démanteler la finance ? , par François Leclerc

  1. postjorion dit :

    http://www.ft.com/cms/s/0/34cbca0c-ad28-11de-9caf-00144feabdc0.html

    Voici l’article de Martin Woilf auquel F. Leclerc fait référence me semble t-il. Si vous avez plus récent (ou traduit en français), faites nous en part…

    Why narrow banking alone is not the finance solution

    By Martin Wolf

    Published: September 29 2009 21:11 | Last updated: September 29 2009 21:11

    What entered the crisis was, we now know, an ill-managed, irresponsible, highly concentrated and undercapitalised financial sector, riddled with conflicts of interest and benefiting from implicit state guarantees. What is emerging is a slightly better capitalised financial sector, but one even more concentrated and benefiting from explicit state guarantees. This is not progress: it has to mean still more and bigger crises in the years ahead.

    My friend and colleague, John Kay, is aware of these dangers, as readers of his column know well. His answer, laid out in a pamphlet for the London-based Centre for the Study of Financial Innovation, is “narrow banking”*. Mr Kay rejects the notion that regulation can solve the problem created by state-guaranteed finance. Supervision, he notes, is always subject to regulatory capture. Moreover, banks “entered the crisis with capital generally in excess of regulatory requirements. These provisions proved not just inadequate but massively inadequate for the problems faced.” Worse, many of the dangers – notably the growth of off-balance-sheet finance – reflected attempts to circumvent regulation. Regulation, then, has not been the answer, but hitherto has been part of the problem.

    So what is the answer? Division of banking into a “utility” and a “casino” is Mr Kay’s answer. The big idea is that insured deposits should be backed by “genuinely safe liquid assets” – known as 100 per cent reserve banking. In practice, these assets would be government bonds. This is the most rigorous form of narrow banking. But he is not clear on whether he would insist on this. It seems he might accept looser constraints.

    For the sake of clarity, however, let us focus on 100 per cent reserve banking, an idea also discussed in Austrian economics. Is it workable? What might it imply? To answer, we need to understand how we entered our world of credit-based money.

    Suppose someone came up with the following design for the core institutions of our financial system: they would be mainly financed by deposits, redeemable on demand; they would invest in a wide range of often illiquid and opaque assets; they would engage in complex trading activities; but they would have a wafer-thin equity cushion. Surely, people would conclude, this is fraudulent. They would be right. Such a structure can only endure because central banks act as lenders of last resort. The government’s ability to create money is put at the disposal of private interests. Right at the moment, the ability to borrow from the government at zero interest is a licence to print money.

    In practice, however, we have gone much further than this. We have also explicitly guaranteed many deposits and implicitly guaranteed many more liabilities. Indeed, in the crisis, policymakers guaranteed all the liabilities of institutions deemed systemically significant. Today, the core financial institutions are, beyond doubt, a part of the state.

    Mr Kay’s proposal is, in sum, to end the fraud: banks would be forced to hold assets as safe and liquid as their liabilities. We know there are other ways of making a system of fractional-reserve banks relatively safe: a stable domestic oligopoly achieves much the same thing. But that does seem highly regressive.

    Is Mr Kay’s the answer? One obvious objection is that it would impose a massive upheaval in finance. But, given the crisis, such an upheaval is the least we should fear. Another objection (though, to some an advantage) is that, taken to its conclusion, it would eliminate monetary policy. Public debt held by banks would set the money supply.

    A more profound issue is whether a financial system based on narrow banking could allocate capital efficiently.

    Here there are two opposing risks. The first is that the supply of funds to riskier, long-term activities would be greatly reduced if we did adopt narrow banking. Against this, one might argue that, with public sector debt used to back the liabilities of narrow banks, investors would be forced to find other such assets.

    The opposite (and greater) risk is that the fragility of banking would be re-invented, via “quasi-banks”. This is what has just happened, after all, with “shadow banking”. In the end, those entities, too, have been rescued. The big point is that a financial structure characterised by short-term and relatively risk-free liabilities and longer-term and riskier assets is highly profitable, until it collapses, as it is rather likely to do.

    The answer to the second dilemma is to make banking illegal. That is to say, financial intermediaries, other than narrow banks, would have the value of their liabilities dependent on the value of their assets. Where assets could not be valued, there would be matching lock-up periods for liabilities. The great game of short-term borrowing, used to purchase longer-term and risky assets, on wafer-thin equity, would be ruled out. The equity risk would be borne by the funds’ investors. Trading entities would exist. But they would need equity funding.

    Christophe Chamley of Boston University and the Paris School of Economics and Laurence Kotlikoff of Boston University proposed such radical ideas in the FT’s Economists’ Forum on January 27 2009. It is the simplest way I can see of avoiding the danger that narrow banking would shift the risks inherent in such activities elsewhere.

    The most important point is that where we are now is intolerable. Today’s concentrations of state-insured private wealth and power must surely go. At present, the official sector believes tighter regulation, particularly higher capital requirements, can contain these risks. But this is likely to fail. If it does, we will need to be radical. Yet narrow banking would still not be enough. We would need to rule out quasi-banking. Otherwise, we would soon return to the world of fragility and bail-outs. Funds that replace banks would have to pass the risks directly on to the outside investors.

    The authorities will not entertain such radical ideas right now. But the financial system is so inherently fragile that radical reform cannot be pronounced dead. It is only dormant.

    * Narrow Banking: The reform of banking regulation, http://www.csfi.org.uk

    martin.wolf@ft.com

    More columns at http://www.ft.com/martinwolf

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