35 – Qu’est-ce que la monnaie ? (C.Gomez)

Je viens de découvrir un document passionnant « Qu’est-ce que la monnaie ? Les courants contemporains et Maurice Allais« , communication de Christian Gomez dans le cadre d’un colloque sur le thème des “Contributions de Maurice Allais à la Science économique”, qui s’est tenu à la Maison des Sciences Economiques, le 24 juin 2009.

Vous pouvez télécharger cette communication en totalité sur le site « oeconomia.net ».

J’en extrait deux passages

celui-çi

L’augmentation des moyens de paiement dans l’économie : les deux formes historiques et la confusion monnaie-crédit

Du point de vue de la création monétaire et de la génération de pouvoir d’achat ex nihilo dans l’économie, la présentation d’Allais s’articule autour de deux axes.

D’abord, une réflexion sur les formes qu’a prise la création monétaire dans l’histoire afin de cerner l’essence même de ce processus. C’est ainsi qu’il montre que l’augmentation des moyens de paiement a pris deux formes depuis l’origine des banques, qui n’ont pu se développer que grâce à une caractéristique essentielle des systèmes bancaires : statistiquement, il y a compensation entre les entrées et les sorties d’espèces (ou de monnaie banque centrale) et une partie seulement de la monnaie en circulation donne lieu à des paiements interbancaires dans une monnaie que les banques commerciales « classiques » ne peuvent pas créer (les espèces métalliques à une certaine époque, la monnaie « banque centrale » dans les systèmes monétaires modernes):

– Première forme : le prêt de sommes que la banque ne possède pas car résultant de dépôts d’espèces (pour des raisons de sécurité et de commodité) considérés par leurs détenteurs comme immédiatement disponibles.
C’est ainsi que les premières banques, comme la Banque d’Amsterdam par exemple, ont effectué leurs opérations de prêts à l’insu de leurs clients et donc dans le plus grand secret, de crainte que tout ébruitement de cette « malversation » ne conduise à des retraits intempestifs auxquels la banque ne pourrait faire face en raison de l’immobilisation de son actif. Dans ce cas, l’augmentation des moyens de paiement résulte du fait qu’il y a duplication car, au même moment, deux agents économiques considèrent les mêmes sommes comme immédiatement disponibles et établissent leurs projets de dépenses en conséquence.

– Deuxième forme : La création de monnaie ex nihilo par simple jeu d’écritures, la banque prêteuse se reconnaissant débitrice vis-à-vis de l’agent emprunteur des sommes prêtées contre la promesse de rembourser à terme de la part de ce dernier.

Comme l’emprunteur a besoin de ces sommes pour dépenser et que celles-ci vont se retrouver à l’actif d’autres agents économiques, l’augmentation de la dépense globale est évidente et immédiate ceteris paribus.

Ces deux formes fournissent une grille de lecture incomparable du processus de génération du pouvoir d’achat par le crédit bancaire, quelles que soient les époques, y compris celle d’aujourd’hui.

La deuxième idée directrice est que l’évolution monétaire et la génération du pouvoir d’achat dans l’économie dépendent essentiellement du mécanisme du crédit bancaire.

Elles vont donc être soumises à deux aléas : Le désir des Banques de prêter et l’envie des agents économiques non bancaires d’emprunter. Or, ces deux propensions vont dépendre de l’appréciation de la conjoncture par les uns et par les autres. Quand l’ambiance générale tourne à l’optimisme, les banques vont chercher à prêter autant que possible à des emprunteurs avides de « nouvelle monnaie » pour investir, consommer,…spéculer.

Au contraire, quand l’atmosphère générale de l’économie devient plus lourde, les banques peuvent devenir plus réticentes à prêter face à des emprunteurs eux-mêmes devenus plus timorés, voire totalement inhibés. Ce système crée donc une instabilité potentielle du système économique et c’est cette confusion de la monnaie et du crédit qui en est la seule cause.

et celui-ci:

Comment réguler les innovations financières et maîtriser les évolutions monétaires ?

Par des changements institutionnels adéquats selon Allais…Dans les courants dominants de la pensée économique, les innovations financières sont essentiellement analysées du point de vue de leur impact sur la demande de monnaie définie de manière traditionnelle, en fonction du revenu et du taux d’intérêt. Les questions sont toujours les mêmes : est-il possible de continuer à représenter de manière acceptable l’indicateur choisi? Quelle est leur influence potentielle sur l’élasticité entre ce dernier et les taux d’intérêt et donc sur la relation d’équilibre entre les deux quantités, point clef des schémas théoriques traditionnels? Comme nous venons de le voir, les limites du modèle sous-jacent laisse hors du champ les questions qui devraient être essentielles si l’on suit Allais :
· En quoi, les innovations introduites modifient-elles les coefficients de substituabilité à l’encaisse?
· Quel est l’impact potentiel sur l’encaisse désirée et donc sur la dynamique monétaire ?
· Quelles sont les mesures adéquates à prendre pour maîtriser les évolutions monétaires ?

Cela laisse ouverte la question fondamentale : Alors que, dans le système actuel, la concurrence interbancaire laisse le champ libre à toutes sortes d’innovations pour attirer les dépôts et promouvoir les crédits, avec des conséquences souvent imprévisibles car trop d’interactions aux incidences inconnues sont à prendre en compte, comment convient-il de réguler le système pour éviter les écueils (inflation, récession, dépression) que nos économies rencontrent régulièrement ?

Pour Allais, la réponse est depuis longtemps formulée, dans une ligne inaugurée par Irving Fisher (1935), L’Ecole de Chicago34, Milton Friedman (1959) et sous la forme un peu différente du « Narrow banking », par James Tobin (1985)35. Elle s’appelle la réforme du « 100% money » qui permettrait, en dissociant la monnaie du crédit et les actifs monétaires des actifs d’épargne, de construire un système financier totalement transformé dans lequel cohabiteraient 3 types de structures formellement indépendantes :

· Des banques de dépôts qui ne géreraient que les encaisses (dépôts à vue) des agents économiques en faisant rémunérer leurs services (cash management) et qui couvriraient celles-ci à 100% par de la monnaie de base (monnaie banque centrale), sans pouvoir faire aucun crédit.

· Des banques de crédit qui récolteraient des dépôts d’épargne à différents termes pour les replacer sur des échéances légèrement inférieures (pas de transformation pour éviter toute création monétaire), afin de financer les besoins d’investissement ou les autres dépenses des agents économiques.

· Les banques d’investissement qui s’occuperaient des opérations de marché et de fusions/acquisitions des entreprises et de l’Etat.

Dans un tel système, plusieurs objectifs d’une extrême importance pourraient être atteints simultanément :

· La masse monétaire, qui évoluerait en fonction de la monnaie de base introduite par la banque centrale, serait complètement sous contrôle d’où une maîtrise renforcée sur la conjoncture et l’inflation ;

· Les taux d’intérêt ne seraient plus perturbés par des incidences monétaires et reflèteraient exactement les équilibres épargne-investissement sur les différentes échéances, ce qui ne peut qu’améliorer le fonctionnement de l’économie en le rapprochant d’une situation d’efficacité maximale ;

· La capture de la « rente monétaire » résultant de la création monétaire et qui était auparavant appropriée par les banques, permettrait de corriger la distribution des revenus et fournirait des ressources supplémentaires au Trésor.

Ces réflexions nous permettent de prendre conscience du caractère fondamental de cette question de la définition de la monnaie et combien les réponses apportées non seulement peuvent nous conduire à mieux comprendre la réalité et mais aussi à chercher à la transformer.

Voilà donc de quoi réfléchir et aller « plus loin que Jorion », ce qui est bien le but de ce blog.

Cet article a été publié dans Allais, Banques, Débat monétaire, Propositions. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour 35 – Qu’est-ce que la monnaie ? (C.Gomez)

  1. RST dit :

    Une petite précision: il se trouve que j’ai assisté à ce colloque et je peux vous assurer que C.Gomez n’était pas présent et n’a donc pas fait d’intervention.
    Je crois me souvenir que le programme a été changé au dernier moment

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  2. postjorion dit :

    Merci RST.
    Je corrige donc le terme « intervention » par celui de « communication ».
    Y a t-il eu, au cours de cette journée, des interventions sur le sujet de la monnaie qui aient pu éclairer notre « débat » ?

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    • RST dit :

      @ postjorion

      Texte tout à fait intéressant même si je suis loin d’avoir tout compris. J’ai été un peu frustré que le colloque n’aborde pas le sujet de la monnaie. C’est pour ça que je m’y étais rendu !!!

      J’ai particulièrement retenu cette phrase : « De ce point de vue, la Masse Monétaire M apparaît comme un concept pour une grande part psychologique et parait échapper ainsi à toute détermination objective » Ne le dites pas à P.Jorion, c’est déjà assez compliqué comme ça pour lui 😉

      Ce que propose M.Allais si je comprends bien c’est :
      1)le 100 % monnaie banque centrale
      2)des distinctions claires entre les banques de dépôts, les banques de crédit et les banques d’investissement.
      Je n’ai pas de problème particulier avec le point 2 qui me parait indispensable mais il me semble qu’il faut quand même permettre aux banques commerciales une certaine flexibilité pour coller au plus près de la réalité économique (ce que ne sait pas forcément faire la banque centrale). Ne peut-on pas envisager plutôt d’augmenter drastiquement les réserves obligatoires en les fixant par exemple à 90 ou 95 % ?

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      • postjorion dit :

        Il me semble que les banques commerciales, en temps normal, ne devraient pas avoir de problème pour trouver la monnaie dont elles peuvent avoir besoin pour jouer leur rôle économique « d’intermédiaires », car il resterait quand même, en plus de la monnaie centrale, les épargnes qui acceptent de se placer dans l’économie: elles ne disparaissent pas avec un système où 100% de la monnaie est « créée » par la Banque Centrale.

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  3. postjorion dit :

    J’ai rajouté votre site dans les liens…

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    • RST dit :

      @ postjorion

      Merci.
      Je fais de même
      Très honoré (mais tout à fait immérité) de me retrouver à côté de « Chômage & Monnaie » (association dont j’ai le plaisir d’être membre)

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  4. Stilgar dit :

    Nous ( http://monnaie.wikispaces.com ) sommes totalement en phase avec cette analyse et ces propositions.
    Nous y rajoutons cependant une demande immédiate exprimée dans la pétition sur http://www.public-debt.org/ , à savoir qu’il faut d’urgence dénoncer l’article 104 du Traité de Maastricht qui impose aux États de la zone euro de financer leurs besoins (et en particulier les besoins d’investissements) par appel aux fabricants privés de monnaie qui évidemment demandent un intérêt.

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  5. C. Gomez dit :

    Chers amis inconnus,

    Je découvre votre site avec beaucoup de retard.

    Je n’étais pas présent physiquement au colloque du fait d’une intervention chirurgicale non prévue.

    C’est Philippe Bourcier de carbon qui devait en décrire les grandes lignes.

    Les communications sont publiées cette semaine aux Editions Clément Juglar.

    Cordialement

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    • postjorion dit :

      Merci de cette précision. Il n’empêche que la communication a bien été écrite par vous, je suppose?

      Merci également de venir nous voir sur ce blog et de nous apporter vos lumières quand vous le pouvez.

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