LES NÉCESSAIRES CAPITULATIONS DE LA STABILITÉ MONÉTAIRE
On cite souvent la longue durée de l’après-guerre au XXe siècle en Europe où, jusqu’à l’euro, la monétisation en France a permis la même croissance qu’en Allemagne dont l’orthodoxie tant vantée aujourd’hui ne lui avait pourtant pas donné le moindre avantage.
Cela amène à se poser quelques questions sur le dogme autrichien originel de la neutralité de la monnaie (Menders, Von Mises, Von Hayek), ainsi que sur celui de la stabilité des prix.
Le lecteur ne manquera pas de voir dans ce qui suit quelques allusions non dissimulées aux errements actuels de la zone euro.
Tout d’abord, la neutralité: si ce dogme était exact, on pourrait parfaitement imaginer de bloquer la masse monétaire en numéraire, et peu importe la croissance des biens et services: les prix s’adapteraient en conséquence… La monnaie s’évaluerait en s’adaptant à cette croissance au fil du temps, et l’on renouvellerait simplement les billets usagés par des billets en unités, puis en centimes, puis en millésimes, etc. ce qui n’est pas moins normal qu’en centaines ou en milliers.
On pourrait inverser à ce sujet la question (faussement affirmative) sur la monétisation que posait O.Berruyer, le 11.10.2012, en commentaires sur son blog: ” Quand même fou qu’aucun pays ne s’amuse à le faire sur la planète, non ? ”
Ici, la réponse est plus évidente:
La monnaie de ce pays-là deviendrait rapidement plus recherchée que l’or, et ses propres citoyens des thésaurisateurs acharnés! Mais les placements-investissements disparaîtraient (pourquoi courir ce risque?) ainsi que tout progrès de la productivité et des innovations, l’économie stagnerait (ce qui fut le cas pendant des siècles, et même des millénaires) et régresserait par rapport aux autres…
On voit bien que ce raisonnement met en exergue, a contrario, les avantages de la monnaie fondante où la seule question qui vaille est: à qui profite-t-elle et quels sont ses résultats?
On voit bien aussi que les politiques monétaires courantes sont, dans tous les pays, un compromis entre les deux…
Ou est donc l’optimum, et cela ne dépend-il pas du pays (antécédents historiques, géographie et climat, ressources naturelles, culturelles et humaines, etc), et surtout de ce qu’on veut optimiser (PIB indifférencié ou individualisé?, Compétitivité ou collaborativité? Conservation ou redistribution? Liberté, égalité, ou fraternité? et/ou dans quel ordre?)
Là encore, la réponse est non moins évidente: "cigales" et "fourmis" peuvent tout aussi bien réussir, si on ne les oblige pas à des comportements contre-nature…
On peut aller plus loin et interroger de la même manière la stabilité, avatar austro-allemand ressuscité du dogme précédent: l’orthodoxie monétaire de l’euro affiche d’autorité une politique monétaire austère de “stabilité” des prix, c’est à dire une croissance monétaire proportionnelle à la croissance économique. Pourquoi ? Pourquoi, en vertu de ce qui vient d’être dit, ce “réglage” tout aussi arbitraire qu’un autre serait-il plus désirable ? Il convient apparemment à l’Allemagne, obsédée depuis longtemps par la nostagie du mark-or, remède à son hyperinflation passée, et qui l’a imposé en entrant dans la zone euro, mais ne convient pas à tout le monde.
Or, aucun des politiques au pouvoir ne pose actuellement le problème en ces termes.
Ils préfèrent tous brailler à l’unisson qu’il faut suivre l’Allemagne… sans se demander si les allemands et leurs satellites n’ont pas récolté tout simplement le fruit de leurs efforts diplomatiques pour imposer la politique leur convenant le mieux !
Un autre type de consensus arbitraire est celui, encore plus injustifié, d’un ancrage stable de la
monnaie par le prix de l’or. Cela revient à indexer la monnaie à l’aide d’une matière première, matière si particulière que son évolution dépend moins du flux de production que de celui des mises en vente, fonctions elle-mêmes d’une conjoncture et d’une spéculation bien souvent non économiques.
En tout état de cause, ce qui compte est le cours relatif des monnaies entre elles qui traduit l’évolution des économies respectives. L’adoption d’une valeur de référence extérieure comme valeur absolue est évidemment illusoire, et ne change rien au destin individuel des monnaies.
Une illustration de cette illusion est donnée ci-après, où le rapprochement avec les difficultés actuelles de la zone euro:
HISTOIRE D’UN CONSENSUS FRAUDULEUX… auri sacra fames (Virgile), à travers l’explication de texte:
Pour illustrer le caractère frauduleux dudit consensus, rien ne vaut en effet un exemple de la plus belle eau: celui-là nous est fourni par une paire d’auteurs (Philippe Simonnot, Charles Le lien) dont l’idéologie est si étrange que l’ultra-libéralisme (qui y mérite pour une fois son nom) le dispute au conservatisme le plus étroit…
Car voici qu’est paru en librairie, récemment, cet ouvrage intitulé "La monnaie. Histoire d’une imposture" dont l’orthodoxie est si conservatrice qu’elle va jusqu’à nier toute forme de monnaie qui ne serait indexée sur l’or !
Aussi le livre se termine-t-il sur les quatre impératifs:
"- mettre fin au monopole d’émission
- dénationaliser les banques centrales
- abroger les lois instituant le cours forcé des monnaies et leur cours légal
- défiscaliser la négociation de l’or, que sa fiscalisation punitive empêche d’utiliser comme moyen de paiement spontané… …un espace de liberté pour l’initiative et l’innovation."
L’ennui, pour ses auteurs, c’est qu’ils démontrent sans le vouloir exactement le contraire !
Livrons-nous donc à ce petit exercice instructif qui consiste à prendre un ouvrage fort bien écrit (à l’exception d’une chronologie entrelacée), parfaitement documenté, et dont les auteurs sont des érudits à leur manière,… mais dont il suffit de mettre bout à bout les passages les plus significatifs, sans aucun commentaire ni ajout, ni déformation, pour s’apercevoir qu’ils démontrent très précisément le contraire de ce qu’ils voulaient prouver:
Le départ est donné dès qu’on aborde la période contemporaine, où l’on est averti d’emblée que, "pour bien comprendre", il faut "remonter le temps de six décennies, les plus meurtrières de l’humanité":
LA MONNAIE [Extraits]
Histoire d’une imposture
(Philippe Simonnot, Charles Le lien)
Le déclenchement du conflit mondial "oblige" les États belligérants, pour financer les dépenses de la guerre, à suspendre en âout 1914, en apparence provisoirement, en fait définitivement, l’étalon-or…
Paradoxalement, la Suisse, pays neutre, ouvre le bal de la "suspension" le 2 août 1914, suivie par l’Allemagne le 4 août, la France le 5 août, et la Grande-Bretagne le 6; l’Italie quant à elle a déjà décrété le cours forcé de la lire depuis 1891. Seul le dollar, devise d’un pays non belligérant jusqu’en 1917 restera convertible et profitera de cette position pour devenir la monnaie la plus solide et la mieux "gagée" au monde.
Une fois la guerre de 14-18 terminée, les dirigeants politiques des grands pays occidentaux songent à refermer ce qu’ils croient être la parenthèse de la suspension de l’étalon-or.
En 1922 se réunit à Gênes une conférence monétaire dont l’objectif officiel est d’assainir la situation monétaire d’après guerre…
D’où l’invention du GOLD EXCHANGE STANDARD (en français l’ÉTALON DE CHANGE-OR), système dans lequel l’or et des devises vont servir de gages à l’émission de monnaie par les banques centrales. Les devises en question seront le dollar et la livre sterling, qualifiées de devises clés.
Rappelons qu’en régime d’étalon-or, le pays déficitaire est obligé de rétablir sans délai l’équilibre de sa balance de paiements… par un rétablissement de sa compétitivité sur les marchés étrangers.
[LA CAPITULATION MONÉTAIRE DE SA MAJESTÉ]
Un certain Winston Churchill va lancer sur la voie hasardeuse du rétablissement de la parité-or d’avant guerre non seulement la Grande Bretagne, mais à sa suite l’ensemble du système monétaire international, tant la place de Londres est encore prépondérante dans la finance mondiale.
Du reste, ressuscité en Allemagne en 1924 pour mettre fin à l’hyperinflation qui a ravagé le pays, le mark-or a ouvert la voie.
C’est en effet un véritable coup de théâtre à Londres, ce mardi 28 avril 1925, quand Winston Churchill, chancelier de l’Échiquier, lors de la présentation du budget à la chambre des communes, annonce le rétablissement de la convertibilité-or de la livre sterling à la parité d’avant-guerre de 4,86 dollars, soit 7, 32 grammes d’or fin. Cette dernière définition datait de 1816!
Cette réévaluation aura très vite des conséquences désastreuses sur le commerce extérieur britannique. La croissance est bridée. Le chômage, qui, déjà, avait atteint un niveau élevé, augmente encore…
Le chancelier persévère dans l’erreur – diaboliquement ! Pour redonner de la compétitivité au charbon, il décide de baisser les salaires des mineurs. Ce qui déclenche en mai 1926, par solidarité avec les gueules noires, une grève générale… De fait, il s’entêtera dans sa politique jusqu’à ce que le gouvernement soit chassé du pouvoir par la défaite des conservateurs aux élections de 1929. L’année du krach de Wall Street?
Deux ans après, il faudra dévaluer la livre en catastrophe… Du 1er au 20 juillet 1931, la Banque d’Angleterre perd deux cent quarante tonnes d’or. Le 21 juillet, le GOLD EXCHANGE AMENDMENT ACT légalise la suspension de l’étalon-or décidée la veille par le gouvernement britannique, "jusqu’à ce que Sa Majesté en ordonne autrement par proclamation".
[LA CAPITULATION MONÉTAIRE DES ÉMULES]
Le coup monétaire de Churchill fait un émule: Mussolini…le Duce se lance dans une politique de lire forte, faisant adopter par ses ministres de sévères mesures déflationnistes. A Pesaro, le 18 août, il déclare: "De cette place, je dis à tous les citoyens que je défendrai la lire jusqu’à mon dernier souffle, jusqu’à la dernière goutte de mon sang". Effectivement, la lire se redresse pour atteindre le taux de 92, 46 lires pour 1 livre sterling – soit une réévaluation de quelque 40%. Le résultat ne se fait pas attendre longtemps: diminution de la production et augmentation du chômage, incitant l’Italie à s’enfoncer plus avant dans la voie calamiteuse de l’autarcie, corrélative d’un durcissement du régime fasciste, qui ne s’en relèvera jamais.
La France a été plus raisonnable… Quand elle se décide enfin, le 25 juin 1928, à définir de nouveaux taux de sa monnaie par une parité métallique, elle le dévalue franchement. Poincaré opte pour la parité de 58,95 milligrammes d’or fin pour un franc, contre 230,32 avant guerre pour un franc germinal.
Malheureusement, l’origine réelle de la crise, à savoir une mauvaise "institution monétaire", est méconnue. Le seul résultat salutaire est l’abandon de l’étalon de change-or, mais il est ignoré. Les dirigeants occidentaux oublieront que la plupart des vices qu’ils prétendent combattre proviennent de l’ersatz d’étalon-or. Il le remettront en selle au seul profit du dollar lors de la conférence monétaire internationale réunie à Bretton Woods.
[LA CAPITULATION MONÉTAIRE DE L'ONCLE SAM]
Les accords internationaux qui vont incruster l’étalon de change-or, le GOLD EXCHANGE STANDARD, résultent des pourparlers entamés entre les mille représentants des quarante-trois pays invités par les Etats-Unis le 1er juillet 1944 à Bretton Woods… dès avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Les discussions, qui durent du 1er au 22 juillet 1944, sont dominées par deux personnalités: l’anglais John Maynard Keynes et l’américain H.D. White. Keynes, à l’époque considéré comme le plus grand économiste du XXe siècle, croit tenir sa revanche sur ce qu’il appelle la "relique barbare", c’est à dire l’étalon-or. White oppose à cette utopie la restauration du système inventé à Gênes en 1922, le GOLD EXCHANGE STANDARD, mais cette fois avec une seule devise clé, le dollar… White va l’emporter.
Le GOLD EXCHANGE STANDARD est réinstauré… par le fait que son prix officiel, 35 dollars l’once, n’a pas bougé depuis la dévaluation opérée par Roosevelt en 1934. Tous les autres prix ont doublé, triplé, voire quintuplé. Or, cette parité de 35 dollars l’once est considérée par les américains comme sacro-sainte… jusqu’à la honteuse capitulation monétaire de Nixon…
Le 15 août 1971, le dollar est détaché de l’or par une décision unilatérale de Richard Nixon, alors président des États-Unis. Dans toutes les capitales du monde, on s’interroge sur les conséquences juridiques, financières, économiques, politiques du "coup" de Nixon… Aujourd’hui, les Européens n’en sont toujours pas sortis, [même] avec l’euro…
[LA CAPITULATION D'EUROPA ?]
Sur le plan strictement économique, force est de constater que l’euro n’a pas tenu ses promesses. Au moment du lancement de la monnaie unique, on avait fait miroiter un supplément de croissance économique. C’est le contraire qui s’est produit. La croissance dans la zone euro n’a cessé de ralentir:
Un ralentissement semblable ne s’observe dans aucune autre région du monde.
Comment en est-on arrivés à un résultat aussi contraire à ce qui avait été visé? où est l’erreur?
On ne peut répondre à cette question qu’en remontant aux origines mêmes de la monnaie européennes.
Pour [re]venir aux conditions tumultueuses de la naissance de l’euro, le marchandage franco-allemand entre Mitterrand et Kohl se sera présenté ainsi: d’accord pour la "Grande Allemagne", mais il faut alors que le Deutschemark se fonde dans la monnaie européenne. Mais l’Allemagne n’accepte d’entrer dans le processus qu’à condition que la future monnaie européenne soit "au moins aussi forte que le mark".
Ensuite, l’Allemagne n’aura de cesse de faire pression sur ses partenaires pour durcir les conditions de passage à l’euro. Dès décembre 1995, elle propose la signature d’un "pacte de stabilité": en aucun cas, le déficit [budgétaire] ne doit passer au dessus des 3% du PIB. Bien évidemment, à peine l’encre était-elle sèche que les promoteurs du pacte, l’Allemagne et la France,
ne le respectaient pas…
Finalement, il a donc fallu construire en hâte le pilier manquant, "la gouvernance économique", sans avouer l’idée qui la sous-tend, l’instauration d’une Europe fédérale, de plus en plus difficile à cacher. Autrement dit, on impose aux peuples des pays qui composent la zone euro de faire ce choix fondamental pour des raisons de politiques monétaires – choix que les peuples, et notamment le peuple français… ont rejeté à plusieurs reprises.
En fait, on retrouvait en 2011 la configuration des années précédant l’avènement de l’euro. Début 2011, l’Allemagne, après une décennie de rigueur, sortait, seule en Europe, de la crise, et se trouvait en position de dicter sa loi. L’euro serait un euro-mark, ou ne serait plus.
Les petits génies du marketing politique qui ont lancé l’expression "règle d’or" ont fourni en fait aux princes qui nous gouvernent une occasion supplémentaire de montrer à quel degré d’impudence ils sont capables d’accéder… Nos gouvernants ont essayé de vendre au bon peuple ainsi qu’aux méchants marchés quelque chose qui brille dans la nuit de cette crise interminable, quelque chose d’inaltérable comme l’or qu’on essaye de faire revenir dans le système au moins au plan symbolique – bref, un ersatz de papier d’étalon-or.. [jusqu'à la prochaine capitulation ?]
"Hadrien"