232 – MMT (chartalisme)

22 février 2012

Un article traduit par Contreinfo dont vous pouvez  lire aussi sur ce lien la présentation que nous avons omise ici

 

MMT et Chartalisme sur wikipedia

__________________________

Modern Monetary Theory, an unconventional take on economic strategy

Par Dylan Matthews, Washington Post, 19 février 2012

James K. Galbraith se rappelle fort bien comment, voila près de 12 ans de cela, une assistance composée d’économistes lui avait ri au nez. A la Maison-Blanche.

C’était en Avril 2000, et Galbraith avait été invité par le président Bill Clinton pour intervenir lors d’une conférence traitant de l’excédent budgétaire existant à l’époque. La présence de Galbraith relevait d’un choix logique. Enseignant les politiques publiques à l’Université du Texas et ancien économiste en chef du Comité économique mixte, il s’exprime souvent dans la presse et avait été auditionné par le Congrès.

Qui plus est, son père, John Kenneth Galbraith, fut l’économiste le plus célèbre de sa génération : professeur à Harvard, auteur à succès et confident de la famille Kennedy. Aujourd’hui, James défend et promeut l’héritage de son prédécesseur.

Mais si Galbraith s’est distingué lors de cette conférence, ce fut à cause du caractère décalé de son message. La plupart de ses collègues considéraient l’excédent budgétaire comme bienvenu, y voyant l’occasion de rembourser la dette de la nation, de réduire les impôts, de consolider les programmes sociaux, ou de mettre en œuvre de nouveaux programmes publics.

Au contraire, Galbraith décrivait cette situation comme périlleuse : lorsque le budget public est en excédent, cet argent s’accumule dans les coffres du gouvernement au lieu de rester aux mains des individus et des entreprises, où il pourrait être dépensé pour stimuler l’économie.

« J’ai rappelé qu’auparavant les économistes comprenaient qu’un excédent budgétaire représentait une ponction fiscale (sur l’économie) », se souvient-il, « et 250 économistes se sont mis à rire. »

Galbraith affirme que la récession de 2001 – survenue après quelques années d’excédents budgétaires – prouve qu’il avait raison.

Une décennie plus tard, alors que le déficit budgétaire a exacerbé les débats politiques et économiques à Washington, il reste surtout préoccupé par le danger que représenterait un déficit trop limité. Galbraith est aujourd’hui un personnage clé dans le débat central parmi les économistes, au sujet de l’importance des déficits et leurs conséquences. Cette question oppose les économistes américains les plus réputés et enflamme les milieux universitaires. Que les responsables politiques penchent plutôt d’un côté ou de l’autre peut avoir des conséquences en tous domaines, de l’emploi à la hausse des prix en passant par le code des impôts.

Contrairement aux « faucons anti déficit » qui veulent une réduction des dépenses et des augmentations de recettes dès maintenant afin résorber le déficit, et des « colombes » qui veulent différer les mesures d’austérité jusqu’à la reprise économique, Galbraith serait plutôt un hibou, un oiseau rare en la matière. Un de ceux qui ne pensent pas que nous devions équilibrer le budget rapidement. En fait, ils ne pensent même pas que nous ayons à l’équilibrer. Ils considèrent que les dépenses publiques produisant des déficits sont partie intégrante de la croissance économique, et ce même en période favorable.

Cette appellation de hibou n’est pas le fait de Galbraith. Elle a été inventée par Stephanie Kelton, professeur à l’Université du Missouri à Kansas City, qui fait partie avec Galbraith d’un petit groupe d’économistes estimant que l’opinion publique – les membres du Congrès, les membres des cercles de réflexion, le grand public, les économistes majoritaires de la profession – comprend mal la façon dont le gouvernement interagit avec l’économie. Si leur théorie – appelée « Théorie Monétaire Moderne », ou MMT – est juste, alors tout ce que nous pensions savoir sur le budget, les impôts et la Réserve fédérale est erroné.

Racines keynésiennes

« La théorie monétaire moderne » a été conçue par Bill Mitchell, un économiste australien et l’un de ses promoteurs de premier plan, mais ses racines sont beaucoup plus anciennes. Le terme fait référence à John Maynard Keynes, le fondateur de la macroéconomie moderne. Dans son « Traité sur la Monnaie, » Keynes affirme que « tous les Etats modernes » ont eu la possibilité de décider ce qui est ou n’est pas de la monnaie, et ce depuis au moins 4000 ans.

L’affirmation que l’argent est une « créature de l’État » est au cœur de la théorie. Dans un système de monnaie fiduciaire, comme c’est le cas aux États-Unis, tout l’argent est au final créé par l’Etat, qui l’imprime et le met en circulation. Par conséquent le gouvernement ne peut jamais être à court d’argent. Il peut toujours en créer davantage.

Cela ne signifie pas pour autant que les impôts ne soient pas nécessaires. Les Impôts, en fait, sont la clé permettant que le système en son entier puisse fonctionner. La nécessité de payer des impôts oblige les citoyens à utiliser la monnaie que le gouvernement imprime. Les impôts sont aussi parfois nécessaires afin d’empêcher la surchauffe de l’économie. Si la demande des consommateurs dépasse les capacités de production, les prix vont monter, produisant de l’inflation (lorsque les prix augmentent alors que le pouvoir d’achat réel baisse). Dans ce cas, les impôts peuvent comprimer les dépenses et maintenir des prix bas.

Si cette théorie est correcte, il n’y a aucune raison pour que la quantité d’argent prélevée sous forme d’impôts par le gouvernement corresponde au montant de ses dépenses. De fait, ses partisans préconisent des réductions d’impôts massives et des dépenses induisant un déficit durant les récessions.

Warren Mosler, un gestionnaire de hedge fund qui vit à Saint-Croix dans les îles Vierges américaines – en partie en raison des avantages fiscaux – fait partie de cette école. Mais il est sans doute plus connu pour son entreprise de voitures de sport et ses campagnes politiques provocatrices (il a obtenu un peu moins d’un pour cent des voix en tant qu’indépendant aux élections sénatoriales du Connecticut en 2010). Il préconise la suspension des cotisations salariales finançant la caisse de retraite publique, et la garantie d’un emploi public à 8 dollar de l’heure pour tout demandeur d’emploi qui le souhaite, afin de lutter contre le ralentissement économique actuel.

Les défenseurs de cette théorie proviennent principalement de deux institutions : le département d’économie de l’Université du Missouri-Kansas City, et le Levy Economics Institute du Bard College, qui ont tous deux reçu des fonds de Warren Mosler. Mais le mouvement gagne rapidement des adeptes, principalement grâce à l’explosion des blogs économiques. Naked Capitalism, un blog irrévérencieux au ton passionné, traitant de la finance et de l’économie, suivi par près d’un million de lecteurs mensuels, publie des contributions de Stephanie Kelton, de L. Randall Wray, professeur associé à l’Université du Missouri, et de Scott Fullwiler enseignant au Wartberg Collège. Ils apparaissent également sur New Deal 2.0, un blog spécialisé en économie hébergé par le Roosevelt Institute, un cercle de réflexion progressiste.

Leurs adeptes ont repris cette théorie avec beaucoup d’enthousiasme et interviennent massivement dans les commentaires des blogs des économistes classiques lorsqu’ils traitent de ces questions. Les travaux de Wray ont été repris par Firedoglake, un blog progressiste réputé, et dans les pages éditoriales du New York Times. « La crise a facilité les choses, mais le facteur déterminant, c’est la blogosphère, » souligne Wray. « Car nous avons pu être publiés. Il est très difficile de publier tout ce qui semble éloigné du courant dominant dans les journaux. »

Galbraith, en particulier, a pu faire passer le message partout, depuis le Daily Beast jusqu’au Congrès. Il a conseillé plusieurs législateurs, y compris Nancy Pelosi, alors présidente de la Chambre, lorsque la crise financière a débuté en 2008. L’été dernier, il a conseillé un groupe d’élus de la Chambre des Représentants lors des négociations sur le plafond de la dette. Il était également l’un des rares économistes consultés par l’administration Obama pour la conception du plan de relance. « Je pense que Jamie a le plus à perdre en prenant cette position, » estime Stéphanie Kelton. « C’était, je le crois, quelque chose de vraiment courageux, car il porte un nom aussi réputé, et est tellement respecté. »

Wray et d’autres membre de l’école disent eux aussi avoir été consultés par des responsables politiques, et le groupe a le sentiment que le moment doit être saisi maintenant. « Notre présence sur le Web monte d’un cran de mois en mois », constate M. Fullwiler.

Une théorie qui divise

L’idée que le déficit puisse aider à sortir une économie de la récession n’est pas neuve. Elle était un élément clé de « La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », de Keynes. C’était également la première justification du programme de relance de 2009, et de nombreux keynésiens déclarés, comme l’ancienne conseillère de la Maison Blanche Christina Romer, et l’économiste Paul Krugman, qui affirment qu’il conviendrait d’en faire plus. Il existe bien évidemment aussi des opposants.

Une scission décisive au sein des keynésiens remonte aux années 1930. Plusieurs économistes, y compris les prix Nobel John Hicks et Paul Samuelson, ont cherché à intégrer les idées de Keynes dans l’économie classique. Hicks a construit un modèle mathématique résumant la théorie de Keynes, et Samuelson a cherché à marier la macroéconomie keynésienne (qui étudie le comportement de l’économie dans son ensemble) à la microéconomie classique (qui se penche sur la façon dont les individus et les entreprises utilisent les ressources). Ces travaux ont donné un cadre à la théorie macro-économique depuis lors. Aujourd’hui encore, les « nouveaux keynésiens », tels que Greg Mankiw, un économiste de Harvard qui fut le conseiller économique en chef de George W. Bush, et David Romer, tentent de fonder la théorie macroéconomique keynésienne dans le comportement de niveau microéconomique de l’entreprise et des consommateurs.

Les tenants de la Théorie Monétaire Moderne s’ancrent eux dans la tradition des « post-keynésiens », fondée par Joan Robinson, Nicholas Kaldor et Hyman Minsky, qui affirmait que la théorie de Samuelson avait échoué parce que ses modèles étaient conçus comme si « le secteur bancaire n’existe pas » selon les termes de Galbraith.

Ces liens sont aussi de nature personnelle. La thèse de doctorat de Randall Wray a été supervisée par Minsky, et Galbraith a étudié auprès de Robinson et Kaldor à l’Université de Cambridge. Galbraith indique que cette théorie fait partie d’une « tradition alternative, qui va de Keynes et mon père à Minsky. »

Si les partisans de la MMT prennent Keynes comme point de départ et sont d’ardents défenseurs des déficits budgétaires en période de récession, ce sont cependant des keynésiens d’un autre type. Les économistes du courant majoritaire qui plaident en faveur des dépenses et du déficit sont réticents à accepter les principes fondamentaux de la théorie monétaire moderne. Krugman, par exemple, qui s’engage régulièrement dans des débats passionnés avec des économistes de tous bords, affirme que d’importants déficits budgétaires durant les périodes de prospérité peuvent conduire à l’hyperinflation. Mankiw accepte l’affirmation de la MMT selon laquelle un gouvernement ne peut jamais être à court d’argent, mais n’en tire pas les mêmes conclusions.

Techniquement, il est vrai, juge-t-il, que le gouvernement pourrait imprimer de la monnaie et ne jamais être en défaut de paiement. Le risque est que cela pourrait enclencher une inflation très forte. Cela « ruinerait une grande partie du système bancaire », selon lui. « Un défaut de paiement, aussi douloureux soit-il, serait peut-être une meilleure option. »

La critique formulée par Mankiw touche au cœur du débat sur la théorie monétaire moderne : comment, quand – et même faut-il ? – éliminer les déficits actuels.

Lorsque le budget est en déficit, l’Etat émet des obligations qu’il propose sur les marchés. Si la charge de la dette devient trop importante, pensent les économistes, les acquéreurs de ces obligations exigent des taux d’intérêt plus élevés, la charge du paiement de ces intérêts ira croissante, ce qui à son tour alourdira la dette.

Pour sortir de ce cycle, la Fed – qui gère la masse monétaire de la nation, le volume de crédit, et se trouve au coeur de son système financier – pourrait acheter des obligations à des taux inférieurs, sans passer par le marché privé. Il est interdit à la Fed d’acquérir directement des obligations du Trésor – mais c’est là un cadre juridique plutôt qu’une contrainte économique. Cependant, la Fed achetant ces obligations avec de l’argent créé à cet effet, la masse monétaire augmenterait. Et avec elle, l’inflation, tout comme la possibilité d’une hyperinflation.

« On ne peut pas financer n’importe quel niveau de dépense publique avec de la monnaie, car on aurait une inflation galopante, et finalement le taux d’inflation augmenterait plus vite que les ressources de l’économie », explique Karl Smith, économiste à l’Université de Caroline du Nord. « C’est le problème classique de l’hyper-inflation, qui s’est produite au Zimbabwe et sous la République de Weimar. »

Le risque d’inflation est la raison pour laquelle la plupart des économistes et les responsables politiques sont du même avis au sujet des déficits : à moyen terme – toutes choses égales par ailleurs – il est essentiel de limiter l’un et l’autre.

Les économistes dans le camp de la MMT admettent que les déficits peuvent parfois conduire à l’inflation. Mais ils affirment que cela ne peut se produire que lorsque l’économie est au plein emploi – lorsque tous ceux qui sont capables et désireux de travailler sont employés, et qu’aucune ressource (travail, capital, etc.) n’est inactive. Aucun exemple actuel de cette configuration ne vient à l’esprit, selon Galbraith.

« La dernière fois que nous avons connu ce qui pourrait être plausiblement appelé un problème sérieux d’inflation dû à la demande, remonte probablement à la première guerre mondiale, » note-t-il. « Voila longtemps que cette possibilité hypothétique n’a pas été observée en réalité, et elle l’a été dans des conditions qui ne se répéterons jamais »

Réfutation des critiques

Selon Galbraith et ses collègues, la politique monétaire telle qu’elle est actuellement menée par la Fed ne fonctionne pas. La Fed utilise généralement deux leviers pour augmenter la croissance et l’emploi. Elle peut abaisser les taux d’intérêt à court terme, en achetant les obligations publiques à court terme sur le marché. Si les taux d’intérêt directeurs sont proches de zéro, comme c’est le cas maintenant, la Fed peut tenter un « assouplissement quantitatif », c’est-à-dire procéder à des achats massifs de titres (ou obligations), y compris des bons du Trésor à long terme, en utilisant l’argent que la Fed crée à cet effet. C’est ce que la Fed a fait en 2008 et 2010, lorsqu’elle tentait de relancer l’économie en urgence.

Selon la théorie monétaire moderne, lorsque la Fed acquiert des bons du Trésor il s’agit juste d’une « opération comptable », selon les termes de Galbraith, qui n’ajoute pas de revenus pour les ménages américains et ne peut donc pas être inflationniste.

« Il semblait clair pour moi… qu’inonder l’économie d’argent en achetant des obligations d’État … n’allait pas changer le comportement de quiconque », indique Galbraith. « Ils allaient simplement se retrouver avec des réserves de liquidités qui restent inactives dans le système bancaire, et c’est exactement ce qui s’est en fait passé. »

Ces théoriciens n’ont tout simplement « aucune idée de la façon dont l’assouplissement quantitatif fonctionne », rétorque Joe Gagnon, économiste à l’Institut Peterson, qui a géré la première opération d’assouplissement quantitatif de la Fed en 2008. Même si l’argent que la Fed utilise pour acheter des obligations reste dans les réserves monétaires des banques, l’augmentation de ces réserves devrait produire une augmentation des crédits accordés et se propager dans tout le système.

Les économistes sont également déroutés par une autre affirmation de cette théorie : les excédents budgétaires seraient par nature défavorables à l’activité économique. Selon la théorie monétaire moderne, lorsque le gouvernement enregistre un excédent, il dégage ainsi une épargne nette, ce qui implique que le secteur privé est lui déficitaire. Le gouvernement « prend de l’argent dans les poches du secteur privé, le forçant ainsi à s’endetter plus encore », affirme Galbraith, reprenant l’idée qu’il avait défendue à la Maison Blanche.

L’assistance trouve cet argument toujours aussi amusant qu’à l’époque où Galbraith l’avait soumis à Clinton. « J’ai deux noms qui répondent à cela : Australie et Canada », indique Gagnon. « Si Jamie Galbraith la cherchait, il trouverait immédiatement la preuve qu’il a tort. L’Australie a connu un excédent budgétaire depuis longtemps, elle n’a plus de dette publique, et elle a une économie qui a la croissance la plus rapide, la plus saine au monde. » De même, le Canada a enregistré des excédents réguliers, tout en obtenant une forte croissance.

S’être préoccupé de telles questions, se souvient Galbraith, l’a fait considérer comme « un excentrique majeur », lorsque sortant de Cambridge, il préparait son doctorat à Yale, dont le département d’économie professe un keynésianisme plus classique. Galbraith attribue le succès de Samuelson et de ses alliés à un « marketing de masse de la doctrine économique, dont Samuelson a été le grand maître … chose que l’école de Cambridge n’aurait jamais pu faire. »

Les économistes du courant dominant ne sont pas disposés à céder du terrain, même dans des cas comme celui de la « controverse de Cambridge sur le capital » durant les années 1960. Samuelson avait lors débattu avec les post-keynésiens, et de son propre aveu, avait perdu. Ces questions ont été, selon les termes de Galbraith, « vaporisés, comme Trotsky » de l’histoire de l’économie.

Quelques lignes dont la traduction est  manquante…

But MMT’s own relationship to real-world cases can be a little hit-or-miss. Mosler, the hedge fund manager, credits his role in the movement to an epiphany in the early 1990s, when markets grew concerned that Italy was about to default. Mosler figured that Italy, which at that time still issued its own currency, the lira, could not default as long as it had the ability to print more liras. He bet accordingly, and when Italy did not default, he made a tidy sum. “There was an enormous amount of money to be made if you could bring yourself around to the idea that they couldn’t default,” he says.

Later that decade, he learned there was also a lot of money to be lost. When similar fears surfaced about Russia, he again bet against default. Despite having its own currency, Russia defaulted, forcing Mosler to liquidate one of his funds and wiping out much of his $850 million in investments in the country. Mosler credits this to Russia’s fixed exchange rate policy of the time and insists that if it had only acted like a country with its own currency, default could have been avoided.

But the case could also prove what critics insist: Default, while technically always avoidable, is sometimes the best available option.


165 – Le bon docteur Keynes

15 avril 2011

Extrait d’un article de Frédéric Lordon sur “Le Monde Diplomatique ” d’avril 2011 intitulé  “L’extension du domaine de la régression.” et repris en intégralité par “Tout sur la Chine

_______________________

Partager sur facebook

_____________________________

La médecine du bon docteur Keynes

Quant à la compétitivité, il faut vraiment une logique à œillères pour ne l’envisager que du côté du coût salarial et jamais de celui du taux de change. Les Allemands doivent pourtant en avoir une vague idée, sachant bien qu’une éventuelle sortie de l’euro verrait leur nouveau mark sensiblement réévalué… et l’avantage compétitif de leur belle décennie de déflation salariale aussitôt partir en fumée. Or un schéma raisonné de gestion des soldes commerciaux et des taux de change a été donné de longue date par John Maynard Keynes avec son projet de ” chambre de compensation internationale ” (International Clearing Union, ICU). La prémisse fondamentale en est que les marchés financiers sont constitutivement incapables de procéder à des ajustements ordonnés – pas de chance évidemment pour une époque qui a choisi de tout leur confier. C’est pourquoi, aux emballements systématiquement déstabilisateurs des marchés, il faut préférer des procédures institutionnelles et politiques de correction des déséquilibres.

L’ICU keynésienne proposait un volet de financement des soldes déficitaires des balances des paiements. Mais elle offrait également des mécanismes institutionnels d’ajustement des taux de change. Chaque pays s’y voyait allouer un quota de déficit ou de surplus commercial. Passé le quart de ce quota, un pays déficitaire était autorisé à dévaluer de 5 %, davantage encore au-delà. Mais la grande innovation de l’ICU consistait à mettre à contribution directement les pays excédentaires. Seul le matraquage à la compétitivité, mêlé de reliquats mercantilistes, a pu faire passer l’excédent commercial pour une incontestable vertu. Or l’excédent est le plus souvent le fruit d’une stratégie non coopérative d’avantage compétitif unilatéral exercée sur le dos des autres – à l’image de l’Allemagne qui fait payer sa déflation salariale à ses partenaires européens en manque à croître. L’ICU applique aux pays excédentaires un système de taxation progressive, en fonction de seuils d’excédents prédéfinis, afin de décourager leur stratégie unilatérale et de les inciter à une relance qui rééquilibre leur solde et améliore par là même les déficits (et la croissance) de leurs partenaires.

Monnaie commune à deux niveaux

On objectera que ce sont désormais les marchés qui déterminent les taux de change et non les ajustements ciblés décidés dans des bureaux gouvernementaux, et que tout projet de dévaluation finit régulièrement en tempête monétaire. C’est la raison même pour laquelle il faut soustraire ces ajustements aux marchés ! Si une ICU n’a aucune chance de se substituer au marché mondial des changes, elle peut en revanche offrir son modèle à une eurozone qui fonctionnerait sur le schéma d’une monnaie commune à deux niveaux (12) : monnaie unique pour les relations monétaires extérieures, mais admettant à l’intérieur des dénominations nationales à des parités non plus irrévocablement fixes, mais ajustables selon des mécanismes entièrement politiques et institutionnels du type ICU. Disons clairement qu’une telle monnaie commune ne pourrait engendrer à elle seule des miracles de croissance par les exportations : il n’y a jamais que 120 milliards de dollars d’excédent allemand (13) à redistribuer pour toute l’eurozone… Mais elle aurait au moins offert quelques appréciables degrés de liberté dans la période présente, notamment en donnant la possibilité aux pays d’où la crise européenne est partie – Grèce, Portugal et Irlande, tous trois déficitaires commercialement (14) – de dévaluer et de trouver des relais de croissance capables de rendre plus soutenables leurs ratios de dette publique (15). Enfin, par-dessus tout, en changeant profondément la façon de penser et de régler les compétitivités relatives à l’intérieur de l’Union, elle nous libérerait de facto du fléau régressif des ” pactes pour l’euro “.

On dira que toutes ces pistes tiennent du rêve éveillé et n’ont pas la moindre chance de voir le jour dans les conditions présentes. Et c’est vrai ! Mais il se pourrait précisément que les conditions changent. Il faudra douze ou dix-huit mois pour que l’absurdité de la rigueur générale soit avérée et que, les ratios dette/PIB continuant leur irrésistible ascension, les marchés en prennent une conscience claire. Ce jour-là, ce n’est pas la pauvre EFSF, même aux moyens gonflés, qui pourra rattraper les défauts simultanés auxquels mèneront tous les taux d’intérêt emballés. Un scénario de fracture de la zone euro n’est pas moins probable qu’en décembre dernier. Pour le bloc qui se sera débarrassé des obsessions allemandes, la page sera à nouveau blanche, et l’occasion donnée de reconstruire autrement.

____________________

(12) Selon une proposition qui a aussi été émise par Aurélien Bernier, Désobéissons à l’Union européenne !, Mille et une nuits, Paris, 2011, et Jacques Sapir, La Démondialisation, Seuil, Paris, 2011.
(13) Données Eurostat 2009.
(14) Avec des balances courantes respectivement de 11 %, 10,31 % et 2,94 % du PIB en 2009.
(15) Comme l’attestent a contrario les dégradations successives de la note portugaise pour cause de ” croissance insuffisante “.

_______________________

Partager sur facebook


99 – Notes sur le bancor

2 juin 2010

Le Bancor nous intéresse car il présente certaines similitudes avec des propositions d’un nouvel “E.C.U.”. Merci Monsieur Jorion pour cette étude.

________________________________________

Publié par Paul Jorion le 24 mai 2010
Ce texte est un « article presslib’ » (*)

__________________________________________

Keynes s’était déjà penché plusieurs fois sur la question monétaire. Son premier livre en 1913 est consacré à la devise indienne : Indian Currency and Finance. En 1930, il publie le Treatise on Money. Il se cantonne cependant jusque-là dans l’analyse, sans s’aventurer dans le domaine de l’application des conclusions auxquelles il aboutit.

Quand la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne en 1939, Keynes participe dans son pays à la réflexion sur la transition vers une économie de guerre. Lorsque les hostilités débutent en 1940, les Américains restent prudemment en retrait : ils n’interviennent pas lorsque le Danemark et la Norvège sont attaqués en avril, ni ne s’engagent aux côtés de la Grande-Bretagne et de la France lorsque le Benelux et la France sont envahis en mai 1940. La raison en est simple : l’opinion publique américaine ne suivrait pas Franklin D. Roosevelt. Les rangs du parti républicain comptent une minorité importante de membres d’origine allemande, demeurant favorables à leur mère-patrie, tandis que les rangs du parti démocrate comptent eux des gens de gauche aux yeux de qui la politique impériale de la Grande-Bretagne ne vaut guère mieux que le national-socialisme allemand. La vente par l’Amérique d’armements en grande quantité à la Grande-Bretagne, dont un tiers ne parviendra jamais à l’acheteur, les navires étant coulés par les U-boots, permettra à Roosevelt de préparer l’opinion. Lorsqu’intervient l’attaque sur Pearl Harbor en décembre 1941, le peuple américain tout entier est désormais prêt à l’entrée en guerre et le président américain a derrière lui pour le soutenir, une opinion publique quasi-unanime.

Lire la suite »


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 37 followers