220 – Bruno Lemaire : argent-dette des banques

7 décembre 2011
Ici nous savons, presque tous, presque tout cela… mais il n’est pas inutile de le rappeler de temps à autre sous une autre "plume"
Postjorion
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L’argent-dette des banques… Peut-on changer le rôle de nos banques
(Article de Bruno Lemaire )Q. Quel est vraiment le rôle actuel des banques dans la création de monnaie ?

Supposons que vous vouliez emprunter dix mille euros à votre banque. Celle-ci va vous avancer cet argent, vous « prêter » cet argent, en écrivant ce montant de 10 000€ sur votre compte courant, votre DAV (dépôt à vue), en contrepartie de la reconnaissance de dettes que vous lui signerez. En fait elle vous prête de l’argent maintenant, contre votre promesse de remboursement « plus tard ».

Q. Mais d’où sort cet argent ?

Votre banque, comme toute autre banque commerciale, dite à tort de dépôts, crée cet argent, à partir de rien, car elle anticipe que vous pourrez la rembourser, avec des intérêts bien sûr…

On peut dire, d’une certaine façon, que cette pratique correspond à une avance de trésorerie, que tout entrepreneur, commerçant ou artisan connaît bien. La banque ‘escompte’ – dans tous les sens du terme – que vous lui rembourserez ce prêt.

Q. Mais y a-t-il une limite à cette création monétaire ? Et quels sont les risques éventuels pris par la banque ?

Une banque doit avoir au moins, en monnaie centrale garantie par la banque centrale (Banque de France ou BCE), 2% de réserves ‘gelées’ à la banque centrale. Par ailleurs, elle est censée avoir en fonds ou capitaux propres, un certain pourcentage de son passif.

Deux risques peuvent se produire : tout d’abord un risque de liquidité, ou plutôt d’illiquidité, si chacun veut convertir en billets, en « argent liquide », le montant total de ses dépôts à vue.

Ce risque est lié au fait que l’on vous prête immédiatement de l’argent, que vous ne rembourserez que plus tard, voire beaucoup plus tard. Tant que vous vous contentez de faire des chèques (monnaie scripturale), qui circulent donc de compte en compte, d’une banque à une autre, il n’y a évidemment aucun problème, sauf entre les banques elles-mêmes, si certaines banques prêtent relativement plus que d’autres.

Mais si vous utilisez ‘trop’ de billets relativement à cette monnaie scripturale, votre banque va devoir se réapprovisionner auprès de la banque centrale, seule capable d’émettre des billets et de les mettre en circulation. Pour cela, elle va s’endetter elle aussi auprès de la banque centrale, en déposant en garantie soit ses propres obligations, ses propres « reconnaissances » de dettes, soit des garanties venant de ses propres clients.

Q. Et si la banque centrale refuse cette création monétaire ?

Votre banque va essayer de trouver ces liquidités auprès d‘une banque concurrente – marché interbancaire – ou sur le marché monétaire. Mais ce risque d’illiquidité est beaucoup moins grave, même s’il peut être ennuyeux, que le risque d’insolvabilité, qui, comme pour une entreprise normale, correspond au fait que trop de clients de la banque se trouvent dans l’impossibilité de rembourser leurs prêts.

Si une banque a prêté 100 milliards d’euros – dont éventuellement en achetant pour 10 milliards d’euros de dettes publiques (donc en ayant prêté 10 milliards à un état) – avec seulement 6 milliards de fonds propres, et si le 1/5 de ces prêts, soit 20 milliards, se retrouvent avec une valeur diminuée de moitié, la banque va devoir encaisser sur son bilan cette différence de valorisation de 10 milliards, et passer d’une situation nette de 6 milliards de fonds propres à une situation d’une perte nette de 4 milliards, donc en situation de faillite.

Q. Mais y a-t-il une solution, pour éviter ce scénario catastrophe ?

Oui, et de nombreux économistes, parmi les plus prestigieux, dont plusieurs prix Nobel, ont soutenu que la seule solution serait de revenir à une seule banque émettrice, cette banque ayant seule le privilège – à encadrer soigneusement – de créer de la monnaie. Cette seule banque émettrice serait la banque centrale de la zone monétaire considérée, la BCE si la zone s’étend à l’Europe des 27, ou des 17, la Banque de France si, pour diverses raisons, la zone monétaire considérée se réduit à la France. Les banques commerciales actuelles n’auraient plus comme fonction que celle de gérer au mieux l’argent déjà existant, que cet argent soit utilisé comme moyen de paiement ou placée en épargne.

Q. Et ce n’est pas déjà le cas ?

Hélas non. Près de 90% de l’argent actuellement en circulation est de l’argent qui a été émis – contre reconnaissances de dettes prenant diverses formes – par les banques commerciales. Avec cette banque unique d’émission, 100% de la monnaie devenant centrale, au lieu de moins de 10% actuels , le risque d’illiquidité n’existerait évidemment plus. Le risque d’insolvabilité, lui, serait diminué très fortement, et, de plus, n’aurait pas comme conséquence potentielle d’entraîner le système bancaire tout entier dans sa chute.

Q. Mais si c’est tellement efficace, pourquoi cela n’a-t-il jamais été expérimenté ?

Il est clair que ce sera moins rentable, mais beaucoup plus sûr, pour les banques commerciales, qui perdront ainsi de nombreuses possibilités de spéculer.

Par ailleurs, jusqu’à maintenant, de nombreuses banques se croyaient « trop grosses pour tomber » (too big to fall). Ainsi l’actif de la BNP est du même ordre de grandeur que le PIB de la France, les 2 plus grandes banques suisses ont un bilan global supérieur à 7 fois le PIB suisse. Mais l’exemple de Lehman Brothers et de Dexia va sûrement les inciter à réfléchir. Et la situation économique actuelle, avec des obligations souveraines (les dettes publiques) qui ont perdu entre le 1/3 et les 2/3 de leurs valeurs, va évidemment dans le sens d’une reprise en mains totale du système bancaire et financier.

Bruno Lemaire


139 – B.Lemaire : Face a une dette publique abyssale

29 novembre 2010

Article original

Face a une dette publique abyssale, la rigueur n’est pas la solution

Le scandale des dettes et des intérêts publics, cause principale d’une catastrophe annoncée…

Comme l’écrit fort justement A.J. Holbecq, on ne peut contester le fait que l’état français – et la plupart des états fortement endettés de la zone euro – doit aux intérêts payés depuis 1973 sa dette publique abyssale (1500 milliards, fin 2009 soit plus des ¾ du PIB, et à peine moins de 1600 milliards fin 2010).
Rappelons que ce point est directement issu de la fameuse réforme ‘Giscard d’Estaing’, article 25 de la loi de 1973 interdisant à l’État de présenter ses propres effets à l’escompte de la Banque de France – ‘innovation’ avalisée ensuite dans le traité de Maastricht comme directive européenne.

Notons que ce principe « pas de financement direct des états » allait dans le sens de l’histoire de la « dérégulation financière » dite ‘libérale’ – alors même qu’un économiste prétendument libéral, le regretté M. Allais, s’est toujours élevé contre cette directive, au contraire d’un autre économiste français considéré, lui, comme de gauche, D.Strauss-Kahn, directeur actuel du FMI.

Les intérêts accumulés en trente cinq ans sont tels que la dette publique actuelle aurait même été négative, voire négative s’il n’y avait pas eu ces intérêts (d’un montant moyen annuel de plus de 45 milliards) à payer aux créanciers, le plus souvent privés.

De nombreuses voix se sont élevées depuis des années – trop souvent en essayant de se raccrocher à des querelles byzantines portant sur les bienfaits ou avantages supposés du ‘banking principle’ ou du ‘currency principle’, dont une des meilleures synthèses figure chez C. Gomez, disciple et ami de M. Allais – pour réclamer une réforme du système monétaire.

Inversant l’adage, trop souvent à l’œuvre chez les princes qui nous gouvernent « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué » – je ne pousserai pas la malice jusqu’à penser que cette complication n’est qu’un rideau de fumée pour faire avaler au petit peuple des couleuvres de plus en plus forte – pourquoi ne pas s’interroger sur une autre façon de procéder, et tenter de faire simple ?

Pour une suppression des intérêts de la dette publique :
Puisque le mécanisme des intérêts est la principale cause de l’augmentation de ces dettes, tant publiques que privés, pourquoi ne pas supprimer ces intérêts – au moins celles qui concernent les dettes des ‘APU’(État, Administrations diverses, et Administrations de Sécurité Sociale)

Cela ne demanderait qu’un « petit » ajustement technique (réformer l’article concerné dans le traité de Lisbonne).

Il est vrai que c’est aussi un acte politique, puisque nos partenaires de la zone euro, et au-delà de l’Union Européenne pourraient s’y opposer. Il m’étonnerait fort cependant qu’après l’exemple inquiétant de la Grèce et de l’Irlande face à des déficits publics et des dettes dépassant toute possibilité raisonnable de les résorber à court moyen terme – même avec des mesures de rigueur extrêmes et insupportables socialement (et stupides économiquement) – on puisse rejeter cette proposition d’un revers de main.

D’autant plus qu’il est fort possible que le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Pologne, voire même la France se retrouvent bientôt dans une situation analogue : on pourrait donc espérer une certaine compréhension de la part de nombreux gouvernements – même si leurs « partenaires » ou conseillers financiers ne l’entendront sans doute pas de la même oreille.

Mais même s’il faut rejeter ce traité, voire menacer de sortir de l’U.E. pour cela, pourquoi pas? Si Paris a bien valu une messe pour Henri de Navarre, sortir de l’euro, voire de l’U.E. pour sortir de la crise financière et de ses milliers ou millions ou milliards de dommages collatéraux et d’une spirale mortifère peut valoir le coup – et le coût.

Dit plus précisément, redonnons à l’état le pouvoir d’auto-financer ses propres dépenses, plutôt que d’emprunter à 3% auprès de banques ou autres ‘partenaires’ financiers à qui la banque centrale européenne – censée être l’émanation d’états souverains – prête à moins de 1%, quand ce n’est pas par l’intermédiaire de recapitalisations implicites ou occultes.

Pour une suspension des dettes :
Si cette première mesure de bons sens ne suffit pas (même si cela ferait gagner 45 à 50 milliards par an à l’état, c’est-à-dire à nous tous, soit deux fois et demi le déficit de la sécurité sociale – et largement le trou des ‘retraites’) on peut aller beaucoup plus loin.
Là aussi très simplement, il ‘suffirait’ de décréter un moratoire soit sur l’ensemble des dettes publiques, soit sur les dettes détenues par nos concitoyens (si on ne veut pas fâcher l’étranger, même si l’éventualité de blindés chinois ou russes venant se payer sur leurs débiteurs semble assez peu probable).

Je suis convaincu que l’Irlande, comme le Portugal, et de nombreux autres pays ne verraient pas d’un mauvais œil ce moratoire sur les dettes publiques, en lieu et place de la cure d’austérité sans précédent qui leur est, ou qui va leur être, imposée.

Proposition naïve pourra t-on rétorquer. La France ne trouvera plus, ou ne trouverait plus, de prêteurs à l’extérieur de ses propres frontières, voire même à l’intérieur ? Et même chose pour la Grèce, l’Irlande, le Portugal…

La belle affaire… Même si l’on peut penser que l’argent mène le monde, ce n’est pas l’argent que l’on mange, que l’on consomme, qui produit de véritables richesses.

Supprimer les dettes ne change strictement rien aux capacités de production de la France, de l’Irlande, du Portugal, ni ses éventuelles capacité d’exportation.

La France, comme tout pays moderne, a évidemment besoin d’utiliser une monnaie interne comme moyen de paiement interne. Mais, d’un point de vue extérieur, on en est toujours au système du troc, tant d’Airbus contre quelques millions de tonnes de textiles et quelques centaines de milliers de jouets venus d’Asie, ou d’ailleurs, et ce ne sont pas les variations intempestives du Yuan, du dollar ou de l’euro qui changent quoi que ce soit à ce problème de commerce international.

S’il n’y a plus de prêteurs étrangers, raison de plus pour que la France, et tout autre pays souverain, de recommencer à « battre » sa propre monnaie, plutôt que de confier ce soin à des banques, nationales ou internationales.

Peut-on sortir de la crise autrement ?
L’autre branche de l’alternative est simple, et terrifiante : continuer à discuter sur les vertus d’un système monétaire international composé d’un « panier » de monnaies régionales dont on ignore encore tout – et que ni les USA ni la Chine ne sont prêts d’accepter – et voir la vieille – ou la jeune – Europe s’enfoncer de plus en plus profondément dans la crise, en faisant d’un défaut de moyen de paiement un défaut de production de richesses.

Ne tombons pas dans le piège du roi Midas, mort de faim devant un tas d’or. Nous devons refuser que le système banco-financier – qui ne devrait être qu’un simple système de comptabilité facilitant les échanges – enfonce dans la misère de plus en plus de personnes. Il est vrai que, comme aurait dit Devos, depuis quand nos élites pensent-elles qu’une personne, c’est quelqu’un dont il faut s’occuper?

Le sceptre de la misère reviendrait-il hanter l’Europe, parce que l’on veut continuer à confondre sphère financière – ou bancaire – et sphère économique, banquiers et entrepreneurs, rentiers et producteurs. Continuera t-on à accepter que l’argent du monde financier mène le monde, et à penser que la connivence entre politiques, banquiers, promoteurs immobiliers ou d’autres "paradis fiscaux ou financiers" – dénoncée par un certain nombre de médias – est une réalité indépassable?

Entrepreneurs, producteurs, salariés de tous les pays, unissez-vous contre le diktat de la finance.


125 – B. Lemaire: Retraite(s), une question societale

26 août 2010

Retraite(s), une question sociétale s’il en est

Quelques préliminaires tout d’abord:

1 – la question des retraites est un vrai problème, mais abordé de très mauvaise manière, car, pour moi, il fait partie d’un problème bien plus vaste, vieux sinon comme les débuts de l’économie politique, du moins vieux de deux siècles, en prenant D. Ricardo comme le représentant le plus avisé et le plus connu de cette « économie politique »

2 -  la question des retraites, d’après moi, est à relier au problème « de base » de la production et de la répartition des richesses produites.

3 -  la seule « nouveauté », si l’on peut dire, qui fait qu’on s’intéresse de plus en plus à la question des retraites c’est – lapalissade s’il en fut – que, au moins dans les pays dits développés, l’allongement de la durée de vie est un phénomène majeur (ainsi que la question de la dénatalité dans ces m^mes pays)

Après ces préliminaires, à quelle question faut-il donc s’attaquer (sans mettre la charrue avant les boeufs, et sans proposer telle ou telle solution avant l’analyse du problème)

De fait, si l’on propose l’allongement de la durée du travail comme seule solution (c’est peut être le cas, mais cela ne peut se décréter ainsi), c’est un peu comme si l’on disait que la seule solution était de noyer tous les vieux, dont l’espérance de vie devient un problème, voire de pendre tous ceux qui n’ont plus de contribution « réelle » à la production (pas simple de définir une contribution « réelle », c’est plus simple la solution imaginée par Asimov dans « cailloux dans le ciel »).

Je force le trait: pas forcément. Bien sûr, il n’est pas politiquement correct de s’en prendre aux vieux (qu’on met parfois dans des mouroirs, faute de familles ou de revenus suffisants pour s’en occuper), surtout qu’ils votent encore (ce n’est pas le cas des embryons, et il est donc plus facile de s’en débarasser, pour s’attaquer à la question, elle aussi très sérieuse, de la misère dans le monde causée, partiellement, par la surpopulation)

Revenons donc à notre analyse de base, consistant à dire que la question des retraites est « simplement » un problème sociétal, un problème socio-économique.

Il s’agit de répartir « au mieux » la richesse produite, sachant, hélas, que la production n’est pas indépendante de la répartition (sinon, il suffirait de « nationaliser » la production, puis de « nationaliser » la répartition).

Question 1:

l’allongement de la durée de travail va t-elle augmenter la production de richesses. Pas évident que ce soit la seule solution, voire une solution, vu la situation de chômage actuel

Question 2:

les « vieux » qui seraient ainsi remis au travail sont-ils plus productifs, dans l’absolu, que les jeunes qui ne trouvent pas de travail, ou qui sont déjà au travail dans l’entreprise. DAns le contexte français actuel, un « vieux » au travail coûte plus cher qu’un jeune: est-il plus « productif »? Cela dépend, bien sûr. Mais il est plus simple, et plus rentable, pour une entreprise, de mettre à la retraite un « vieux » qui rapporte – peut être – moins qu’il ne coûte que de continuer à le payer. L’augmentation à l’ancienneté, m^me si elle est faible, n’a jamais vraiment été remise en question, alors que ce pourrait, peut être, être une autre solution que la retraite ou la préretraite.

4 -  Mais la véritable question est celle-ci. La France, ou tout autre pays développé dans lequel la question des retraites se pose avec de plus en plus dacuité, est-elle prête à repenser entièrement la question de base : production-répartition-consommation, en sachant qu’un tel équiilibre demanderait aux « forces vives de la nation » beaucoup de courage et d’abnégation – politiciens, syndicalistes, entrepreneurs… – pour poser le vrai problème. Que faut-il produire, comment le produire, comment l’attribuer, dans quelles conditions.

La question de la retraite, qu’il est quasi impossible d’occulter peut être une grande chance pour l’humanité, comme la question des changements climatiques ou celle de la pollution. Le bon sens montre que c’est une question à prendre globalement. Sera t-on assez suicidaire pour s’y refuser encore, ou pour rester dans nos vieilles querelles idéologiques, en se rangeant chacun derrière une bannière ou des slogans éculés: « travailler davantage » « faire payer les riches » « je fais ce que je veux quand je veux où je veux » « vive le prolétariat » « sauvons les banques » …

Bien à vous, Bruno.

PS. j’avais commencé à parler de cette question dans contre-feux.com il i a deux ans, mais, apparemment, je n’ai plus accès à ce site (ayant égaré mon mot de passe, raison officielle, et n’arrivant pas à en obtenir un nouveau), en dépit du fait que des questions m’y ont été posées – je n’ai donc pu y répondre.


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