287 – Mauvaise compréhension des dépenses publiques

4 avril 2014

Sachez d’abord, si vous l’ignorez, que la valeur ajoutée des administrations est mesurée essentiellement par les salaires versés. En effet la valeur  ajoutée administrative n’est pas, contrairement aux entreprises, la différence entre ce qu’elle vend (ses productions) et ce qu’elle achète (matières premières, sous-traitants…)

Travail de décryptage de Robert Joumard d’Attac " La pression ou la part des administrations publiques dans l’activité devrait être mesurée par la part du PIB attribuée aux administrations publiques. Cette part qui s’est stabilisée à 18% depuis une trentaine d’années est beaucoup moins accusatrice pour le public que l’extraordinaire 50 % du PIB, qui sert manifestement des objectifs idéologiques, loin de toute cohérence méthodologique."

Ce qui donne le graphique suivant ou l’on voit que la part des administrations publiques (État, Administrations centrales, Administrations régionales et sécurité sociale) est quasi stable depuis les années 1980  :

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286 – la meilleure vidéo !

22 mars 2014

… que nous devons à Gabriel Rabhi

Publiée le 21 mars 2014

La monnaie fait partie de notre quotidien. Elle est au cœur de nos économies : elle permet les échanges des biens et des services. Pourtant, personne ne sait vraiment qui la fabrique, ni comment elle fonctionne. En partant de ce que tout le monde connait, ce document explique les fondements des systèmes monétaire et bancaire, et en décrypte certaines conséquences. Car c’est bien l’incompréhension du système monétaire par la majorité des citoyens, des journalistes, des politiciens et de nos élites au sens large, qui permet à la finance et aux banques de régner sans entraves.

A diffuser largement sous toute forme utile.

Concepts abordés : la monnaie centrale / la monnaie scripturale / la banque centrale / les banques commerciales privées / le mythe du troc / le crédit à l’époque Sumérienne / l’invention de la monnaie / la monnaie papier et les orfèvres / la couverture partielle des dépôts / la monnaie fiduciaire / lien états – banques / le cours légale / conversion entre monnaie scripturale et centrale / définition d’un dépôt bancaire / transfert intra-bancaire / transfert interbancaire / le règlement bancaires / la compensation / les chambres de compensation / la disparition potentiel des dépôts / le trésor public / le risque systémique / les actifs / les créances / actifs financier, actifs matériels / bilan financier / bilan d’une banque / dépôts au passif / créances à l’actif / la monétisation / le crédit bancaire / la création monétaire ex-nihilo / destruction monétaire / le risque de contrepartie / la circulation de la monnaie / la masse monétaire / la croissance / une système de Ponzi / évolution exponentielle de la masse monétaire / les agrégats monétaires / variation des agrégats monétaires / le refinancement / prise en pension de titres par la banque centrale / le marché interbancaire / l’effet domino / crise de liquidité / crise de 2008 / les saisies bancaires / le sauvetage bancaire / l’assouplissement quantitatif / notions des endettements / l’usure / la concentration des richesses / rôle de la banque centrale / évasion fiscale / l’état et les marchés financiers / les intérêts de la dette / la planche à billet / inflation et déflation / l’hyperinflation / lien entre forces armées et monnaie / la réserve fédérale américaine / la banque des règlements internationaux / démocratie / aristocratie / oligarchie / le gouvernement représentatif / finance et médias / l’union européenne / le lobbying / la destruction de la planète / la décroissance / l’esclavage par la dette / la création de monnaie centrale / la monnaie du futur / intérêt général et intérêt particulier / la dictature parfaite / le conditionnement des peuples / le prêt à penser / les solutions et alternatives.

Que dire de  plus que ces quelques commentaires sur youtube?


"Réalisé par Gabriel Rabhi, ce film va vraiment très très loin, dans la sincérité, la vérité, le progrès de la pensée de tous !
Personne n’avait fait à ce jour une telle synthèse, avec à la fois autant de compétence, de capacité d’analyse et de proposition.
La profondeur et l’étendue à la fois philosophique, historique, logique et économique du message porté par ce film, franchement, c’est du jamais vu.
Il est visible en deux versions, longue et courte, et plusieurs extraits sont visibles sur le site de Gabriel : http://www.inter-agir.fr/
Partagez en masse ! Merci !"
Le film sur Youtube :
1

Merci pour tout ce travail didactique ! Il y a beaucoup de choses bonnes à prendre.PS: petite faute d’orthographe à 01:56:05 => "tirage au sorT"
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Après un visionnage de la version longue. Pas besoin d’être économiste ou Trader à Wall Street, pour comprendre ce documentaire et également ce qui se passe depuis des siècles dans notre monde. Nous avons qu’ a regarder l’état actuel de l’Afrique. Ce documentaire est à la fois un cours d’économie qui elle, est dirigée par nos élites oligarque, et à la fois un cours de philosophie. Et pourtant la philosophie est utilisée par certaines têtes pensantes pour de mauvaises propagandes. Pour comprendre le monde dans lequel nous vivons il faut comprendre la circulation de l’argent. Comment des gens fabriquant des bombes peuvent ils être plus riche qu’un homme fabriquant des vêtements, ils ne me semble pas qu’on vive tous à poils, sauf dans une partie du monde !! Un documentaire à partager et à diffuser sans modération.Bravo !
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Très bon documentaire merci.
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C’EST QUI LE GÉNIE QUI A FAIT UN TRUC DE CE NIVEAU????
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Un évènement colossal, fruit de SIX MOIS de travail, à diffuser le plus largement possible :
Un film tout nouveau, sorti aujourd’hui même, 21 mars 2014 !
Réalisé par Gabriel Rabhi, ce film va vraiment très très loin, dans la sincérité, la vérité, le progrès de la pensée de tous !
Personne n’avait fait à ce jour une telle synthèse, avec à la fois autant de compétence, de capacité d’analyse et de proposition.
La profondeur et l’étendue à la fois philosophique, historique, logique et économique du message porté par ce film, franchement, c’est du jamais vu.
Il est visible en deux versions, longue et courte, et plusieurs extraits sont visibles sur le site de Gabriel : http://www.inter-agir.fr/
Partagez en masse ! Merci !

AUTRE ACCÈS par  http://www.inter-agir.fr/  AVEC UNE VERSION COURTE  QUE VOICI EN LIEN DIRECT :  https://www.youtube.com/watch?v=JKX76J7j9os&feature=player_embedded

 


285 – Santi : plaidoyer pour la dette

13 mars 2014
Mardi 11 Mars 2014 sur Marianne: Michel Santi*

 

L’État doit donc mettre l’ensemble de ses ressources et de ses possibilités au service de la nation. À cet effet, les déficits publics ne doivent rencontrer aucun obstacle ni aucune limite, si ce n’est l’accomplissement de la raison même d’exister d’un État, à savoir le rétablissement du plein emploi.

Dans le cadre de la mise en place de l’Union européenne, des quotas stricts en matière de dépense publique furent imposés tout en éloignant des États membres toute possibilité et toute tentation d’exploiter les vertus de la création monétaire. Pour ce faire, une Banque centrale européenne (BCE) fut mise en place selon un modèle en déconnexion totale avec les politiques budgétaires et fiscales des pays membres. Les fondateurs de cette Europe ultralibérale considéraient en effet que l’argent est tellement suspect que son usage doit strictement être surveillé par un organisme sur lequel les États n’auraient aucun droit de regard. L’argent était cette boîte d’allumettes que l’on enlève à l’enfant, non sans le réprimander. Dès sa création, la BCE fut donc autiste ! De même, dès la mise en place de l’euro, la souveraineté monétaire de chaque nation membre fut-elle délibérément piétinée…

Ce contre-exemple européen est particulièrement éloquent car, ce faisant, tous les ingrédients d’une conflagration pire encore que celle de la Grande Dépression furent volontairement mis en place. Alors qu’il est tout à la fois naturel et légitime que l’État use de l’argent comme levier vis-à-vis de l’activité économique, pour subvenir aux besoins de certains groupes sociaux, pour faire payer (ou contribuer) d’autres, ou pour monopoliser des ressources. Cet acte lourd et fondamental de « monétisation » est effectivement omniprésent dans l’expression de l’État. En période de crise, seul l’État peut – et doit ! – nager à contre-courant en affichant plusieurs lignes de défense.

Sa banque centrale peut tout d’abord accorder des prêts sans limite aux établissements financiers subissant une dévalorisation de leurs investissements et des retraits massifs de leurs dépôts. En outre, la banque centrale agit à un autre niveau qui consiste à racheter les actifs à risques et ceux dont plus personne ne veut, jusque-là détenus par les banques et par les entreprises. Le but étant d’éviter le mal absolu qu’est la « déflation par la dette » décrite par Irving Fisher. L’utilisation par la banque centrale de sa monnaie prévient ainsi la vente généralisée des actifs, des titres et autres valeurs de la part d’opérateurs en mal de liquidités. Ventes qui provoqueraient une spirale baissière affectant toute la classe des investissements. La banque centrale peut enfin mettre à disposition du gouvernement les sommes pour assurer la relance de la demande agrégée, avec un impact bénéfique sur la croissance.

Seule cette « danse du dollar », pour reprendre l’expression significative de l’économiste Fisher, est à même d’assurer la reprise économique. Pourtant, les États ont été persuadés par les « experts » qu’ils ne pouvaient strictement plus se permettre de dépenser plus. Pendant que les économies dépérissaient et que les gouvernements européens étaient menottés par leurs déficits, les interventions de la BCE se limitaient donc, en dépit du bon sens, à leur plus stricte expression. Car une banque centrale n’est restreinte par aucune limite dans sa faculté de création d’argent, quand un gouvernement peut au même moment se retrouver à court de fonds sans être en mesure de sauver son économie. Un État qui refuse de faire appel à sa banque centrale ne peut donc invoquer aucun prétexte légitime le prévenant de redresser son activité économique et de rétablir l’emploi. C’est pourquoi il est crucial de comprendre comment ce monopole de création d’argent fonctionne et comment il peut – et doit – être mis au service de l’intérêt général. En l’absence de cette détermination, l’action de l’État est inefficace, ou ne l’est que pour une minorité. Ce qui dégénère en « pauvreté au milieu d’abondance », pour reprendre les termes de Keynes, qui illustrait parfaitement son propos en décrivant un contexte « où les maisons viennent à manquer mais où nul ne peut habiter dans celles qui existent par manque de moyens » !

L’État doit donc mettre l’ensemble de ses ressources et de ses possibilités – y compris monétaires, bien sûr – au service de la nation. À cet effet, les déficits publics ne doivent rencontrer aucun obstacle ni aucune limite, si ce n’est l’accomplissement de la raison même d’exister d’un État, à savoir le rétablissement du plein emploi. Quand les politiques comprendront-ils enfin que les dettes font partie intégrante du fonctionnement et du train de vie d’un État ?

(*) Michel Santi est économiste, auteur de « L’Europe, chronique d’un fiasco politique et économique », « Capitalism without conscience » . Son dernier ouvrage est  «Splendeurs et misères du libéralisme»  (l’Harmattan)


284 – Dennis Meadows

21 février 2014

… nous négligeons complètement le facteur population..

Dennis Meadows est l’un des auteurs de l’étude visionnaire sur « Les limites à la croissance” qui dès 1972 alertait sur le risque d’une crise d’effondrement dans la première moitié du 21ème siècle provoquée par l’épuisement des ressources de la planète.

Voici en exclusivité pour Nœud Gordien la version française de l’interview qu’il accorda à l’occasion des quarante ans de l’étude originelle de 1972.

Le message du septuagénaire n’est pas plus optimiste maintenant qu’à l’époque, et il n’est pas destiné aux petites natures.

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Dennis Meadows est l’un des auteurs du fameux livre de 1972 « Les limites à la croissance dans un monde fini« . Partant de l’idée de bon sens que la croissance indéfinie est impossible dans un monde fini, les auteurs, un groupe de scientifiques du M.I.T. américain, utilisaient une modélisation des interactions entre ressources, technologie, pollution et population au niveau du monde entier pour tenter de caractériser des « avenirs possibles » du système économique, de la population humaine et de la planète. Leurs résultats les amenèrent à alerter sur le risque qu’en continuant un développement économique sans limite, l’humanité risquait d’épuiser les ressources de la planète et même de dépasser la capacité de la nature à se renouveler elle-même.

L’étude de 1972 a décrit plusieurs scénarios d’évolution possible de l’économie, de la population et des ressources mondiales, chaque scénario correspondant à des choix différents que l’humanité pouvait collectivement faire à partir de 1972. Leur scénario « On continue comme avant« , qui correspond grosso modo à ce qui s’est passé par la suite, prédisait que l’approche des limites de la planète commencerait à exercer un fort impact sur la croissance à partir des environs de l’année 2010, impact qui irait ensuite croissant, finissant par déboucher d’ici 2050 au plus tard sur un effondrement, c’est-à-dire une baisse précipitée du niveau de vie et peut-être de la population mondiale, dans une situation d’épuisement des ressources et de l’environnement naturel.

Il est certes permis de mettre en rapport cette alerte précoce avec l’augmentation d’un facteur 2,5 du prix du pétrole depuis 2005, la tendance au plafonnement de la production de carburants liquides, les tensions alimentaires qui se manifestent depuis 2007 ainsi qu’avec la crise financière initiée en 2008 et toujours en cours.

Voici en exclusivité pour Nœud Gordien la version française d’une récente interview de Dennis Meadows, accordée au magazine autrichien Format à l’occasion des quarante ans de l’étude originelle de 1972.

Le discours de Meadows est d’un pessimisme frappant. Il est tentant – et il serait rassurant – de le rejeter d’emblée comme extrémiste. Attention cependant, car Dennis Meadows est tout sauf un excité apocalyptique ! Avoir été à l’origine de l’étude visionnaire des « Limites à la croissance » dès 1972 lui confère une très forte crédibilité. Il mérite d’être écouté, que son regard sur les prochaines décennies soit trop sombre ou qu’il soit justifié, et les questions qu’il pose sont quoi qu’il en soit judicieuses, bien que fort dérangeantes.

FORMAT : Introduction

FORMAT interviewe Dennis Meadows, l’un des auteurs de l’étude sur « Les limites à la croissance” il y a quarante ans. Les chercheurs américains y démontraient par un ensemble de modélisations, non la date précise d’une crise d’effondrement, mais le fait qu’au milieu de ce siècle, les ressources de la planète Terre seront épuisées.

Ce livre s’est vendu à 30 millions d’exemplaires et Meadows est aujourd’hui le plus connu au monde des « prophètes du crépuscule« . Rainer Himmelfreundpointner de Format a rencontré Meadows lors d’une visite à Vienne pour une interview exclusive. Le message du septuagénaire n’est pas plus optimiste maintenant qu’à l’époque, et il n’est pas destiné aux petites natures.

Dennis Meadows, 70 ans, a ébranlé la croyance en un progrès durable avec son étude, commandée par le Club de Rome, « Les limites à la croissance » il y a 40 ans. Economiste, il a été directeur du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), conférencier et il a enseigné au Dartmouth College et à l’Université du New Hampshire, où il a toujours un cours.

INTERVIEW :

FORMAT : M. Meadows, selon le Club de Rome, nous faisons face aujourd’hui à une crise du chômage, une crise alimentaire, une crise économique et financière mondiale et une crise écologique mondiale. Chacune d’elles est un signal nous avertissant que quelque chose ne va vraiment pas. Quoi au juste ?

Meadows : Ce que nous voulions dire en 1972 dans « Les limites à la croissance«  (1), et qui est toujours vrai, c’est qu’une croissance physique sans fin sur une planète finie est tout simplement impossible. Passé un certain point, la croissance s’arrête. Soit c’est nous qui l’arrêtons… en changeant notre comportement, ou bien c’est la planète qui l’arrêtera. 40 ans plus tard, nous sommes désolés d’avoir à le dire, mais nous n’avons pratiquement rien fait (2)

FORMAT : Dans vos 13 scénarios, la fin de la croissance physique – croissance de la population mondiale, de la production de nourriture, ou de quoi que ce soit d’autre qui se produise ou qui se consomme – commence entre 2010 et 2050 (3). La crise financière est-elle une partie de tout cela ?

Meadows : Vous ne pouvez pas faire ce genre de comparaison avec notre situation actuelle. Imaginez que vous avez le cancer, et que ce cancer cause de la fièvre, des maux de tête et d’autres douleurs. Ce ne sont pas ces maux qui sont le véritable problème, mais le cancer. Pourtant, ce sont les symptômes que nous essayons de traiter. Personne ne peut croire que le cancer est en train d’être vaincu. Des phénomènes comme le changement climatique et la sous-alimentation ne sont que les symptômes d’une maladie de notre Terre, qui mène inévitablement à la fin de la croissance.

FORMAT : Le cancer comme métaphore de la croissance incontrôlée ?

Meadows : Oui. Les cellules saines s’arrêtent de croître à un moment donné. Ce sont les cellules cancéreuses qui croissent jusqu’à tuer l’organisme. La croissance de la population ou la croissance économique, c’est la même chose. Il n’y a que deux manières de réduire la croissance de l’humanité : réduction du taux de natalité ou accroissement du taux de mortalité. Laquelle préféreriez-vous ?

FORMAT : Personne ne veut avoir à décider.

Meadows : Moi non plus. De toutes façons, nous avons perdu la possibilité de choisir. C’est notre planète qui s’en chargera.

FORMAT : Comment ?

Meadows : Continuons à parler du régime alimentaire. Faites le calcul, prenez la nourriture par personne depuis les années 90. La production de nourriture augmente, mais la population croît plus rapidement. Et derrière chaque calorie de nourriture qui arrive dans les assiettes, dix calories de carburants fossiles ou de pétrole sont utilisés pour la production, le transport, le stockage, la préparation et le traitement des déchets. Plus les réserves de pétrole et de carburants fossiles vont diminuer, plus le prix de la nourriture augmentera.

FORMAT : Ce n’est donc pas un simple problème de distribution ?

Meadows : Bien sûr que non. Si nous partagions équitablement, personne n’aurait faim. Mais le fait est qu’il faut des carburants fossiles comme le pétrole, le gaz ou le charbon pour produire de la nourriture. Et ces ressources diminuent. Que les nouvelles réserves de pétrole et gaz de schiste soient exploitées ou non, le pic du pétrole (4) et le pic du gaz (5) sont dépassés. Cela signifie une pression énorme sur le système tout entier.

FORMAT : Suivant vos modèles la population sera en 2050 aux alentours de 9,5 milliards de personnes, même avec une stagnation de la production de nourriture pour les 30 ou 40 ans à venir.

Meadows : Et cela signifie qu’il y aura beaucoup de gens très pauvres. Beaucoup plus que la moitié de l’humanité. Aujourd’hui il y a une grande partie de l’humanité qui n’est pas nourrie correctement. Toutes les ressources que nous connaissons sont sur le déclin. On ne peut que deviner où tout cela nous mènera. Il y a trop de « si » pour l’avenir : si nous sommes plus intelligents, si il n’y a pas de guerre, si nous faisons une percée technologique. Nous en sommes déjà à ce point où nous ne savons plus faire face à nos problèmes, comment le ferions-nous dans 50 ans quand ils seront plus grands ?

FORMAT : C’est notre manière de faire fonctionner notre économie qu’il faut blâmer ?

Meadows : A propos de notre système économique et financier, il y a quelque chose d’important que l’on oublie. C’est un outil que nous avons développé et qui reflète donc nos objectifs et nos valeurs. Or les gens ne se soucient pas de l’avenir, mais seulement de leurs problèmes actuels. C’est bien la raison pour laquelle nous avons une crise de la dette si grave. La dette, c’est l’opposé du souci de l’avenir. Quiconque s’endette dit : je ne m’occupe pas de ce qui arrivera. Et quand pour beaucoup de gens l’avenir ne compte pas, ils créeront un système économique et financier qui détruit l’avenir. Vous pouvez trifouiller ce système autant que vous voulez. Du moment que vous ne changez pas les valeurs dans la tête des gens, ça continuera. Si vous donnez à quelqu’un un marteau et qu’il l’utilise pour tuer son voisin, il ne sert à rien de remplacer le marteau. Même si vous le lui enleviez il resterait un tueur potentiel.

FORMAT : Les systèmes qui organisent la manière de coexister des gens, ça va et ça vient, ça peut changer.

Meadows  : Mais l’homme reste le même. Aux Etats-Unis, nous avons un système dans lequel il est acceptable que quelques-uns soient immensément riches et beaucoup soient fichtrement pauvres, et même qu’ils soient mal nourris. Si nous continuons à trouver cela acceptable, changer le système n’aidera pas. On en reviendra toujours aux mêmes valeurs dominantes. Ces valeurs ont beaucoup de conséquences sur le changement climatique. Et qui s’en soucie ?

FORMAT : L’Europe ?

Meadows : La Chine, la Suède, l’Allemagne, la Russie, les Etats-Unis et tous les autres ont des systèmes sociaux différents, mais dans chaque pays les émissions de CO2 augmentent, parce que les gens en réalité ne s’en inquiètent pas vraiment (6). 2011 était le record. L’année dernière (7) il y a eu plus de dioxyde de carbone produit qu’à aucun autre moment de l’histoire auparavant. En dépit du fait que tous veulent que ça décroisse.

FORMAT : Qu’est-ce qui ne marche pas ?

Meadows : Oublions les détails. La formule de base pour la pollution en CO2 se compose de quatre éléments. Premièrement le nombre de gens sur Terre. Multipliez par le capital par personne, donc combien de voitures, de maisons et de vaches par personne, on arrive au niveau de vie mondial. Ceci à son tour multiplié par un facteur d’utilisation d’énergie par unité de capital, c’est-à-dire combien d’énergie il faut pour produire des voitures, construire des maisons ou pour nourrir les vaches. Et finalement, multipliez cela par la fraction de cette énergie qui vient de sources fossiles.

FORMAT : A peu près 80 à 90 pour cent.

Meadows : A peu près. Si vous voulez que les émissions de CO2 déclinent, le résultat d’ensemble de cette multiplication doit décliner. Mais que faisons-nous ? Nous essayons de réduire la part d’énergie fossile en utilisant davantage de sources alternatives telles l’éolien et le solaire. Puis nous travaillons à rendre notre utilisation de l’énergie plus efficace, à isoler les maisons, à optimiser les moteurs et tout çà. Nous ne travaillons que sur les aspects techniques, mais nous négligeons complètement le facteur population et nous croyons que notre niveau de vie s’améliore, ou du moins reste le même. Nous ignorons la population et les éléments sociaux dans l’équation, et nous nous concentrons totalement sur la seule résolution du problème du point de vue technique. C’est la raison pour laquelle nous échouerons, parce que la croissance de la population et du niveau de vie sont beaucoup plus grandes que ce que nous économisons (8) par l’efficacité énergétique et l’énergie alternative. Donc les émissions de CO2 vont continuer à augmenter. Il n’y a pas de solution au problème du changement climatique aussi longtemps que nous ne nous attaquons pas aux facteurs sociaux qui comptent.

FORMAT : Vous voulez dire que la Terre va prendre les choses en main ?

Meadows : Les désastres sont le moyen de la planète pour résoudre tous les problèmes. Du fait du changement climatique, le niveau des mers s’élèvera parce que les calottes glaciaires fondent. Des espèces nuisibles se répandront dans les zones où elles ne rencontrent pas suffisamment d’ennemis naturels. L’augmentation de la température mène à des vents et tempêtes massives, qui à leur tour affectent les précipitations. Donc, davantage d’inondations et davantage de sécheresses.

FORMAT : Par exemple ?

Meadows : La terre qui aujourd’hui fait pousser 60 pour cent du blé de la Chine deviendra trop sèche pour l’agriculture. En même temps il continuera à pleuvoir, mais ce sera en Sibérie, et le pays deviendra plus fertile là-bas. Il y aura donc une migration massive depuis la Chine vers la Sibérie. Combien de fois ai-je dit cela dans mes conférences en Russie. Les plus vieux étaient inquiets. Mais la jeune élite a seulement dit : « Qu’est-ce que ça peut me faire ? Je veux juste être riche« .

FORMAT : Que faire ?

Meadows : Si seulement je le savais. Nous arrivons à une époque qui nécessite des changements drastiques dans à peu près tous les domaines. Malheureusement on ne peut changer rapidement notre société ni notre système de gouvernement. De toutes façons, le système actuel ne fonctionne pas. Il n’a pas arrêté le changement climatique, ni empêché la crise financière. Les gouvernements tentent de résoudre leurs problèmes en imprimant de l’argent, ce qui entraînera presque certainement quelques années d’inflation très élevée. C’est une phase très dangereuse. Je sais seulement qu’une personne qui vit dans une époque incertaine a le choix entre la liberté et l’ordre, et qu’elle choisit l’ordre. L’ordre n’est pas nécessairement adéquat, ni juste, mais la vie est raisonnablement assurée, et les trains circulent à l’heure.

FORMAT : Craignez-vous la fin de la démocratie ?

Meadows : Je vois deux tendances. D’un côté, la dissociation d’Etats en unités plus petites, comme des régions telle la Catalogne, et de l’autre une superpuissance forte et centralisée. Pas un Etat, mais une combinaison fasciste d’industrie, de police et d’armée. Peut-être y aura-t-il même les deux à l’avenir. La démocratie est en vérité une expérience sociopolitique très récente. Et elle n’existe pas véritablement actuellement. Elle n’a produit que des crises qu’elle ne sait pas résoudre. La démocratie n’apporte en ce moment rien à notre survie. Le système s’effondrera de l’intérieur, non pas à cause d’un ennemi externe.

FORMAT : Vous parlez de la « tragédie des communs » (9)

Meadows : C’est le problème fondamental. Si dans un village tout le monde fait brouter ses vaches sur le pré luxuriant – qu’en Angleterre on appelait «  les communs  » – le bénéfice de court terme va en premier lieu à ceux qui choisissent d’avoir davantage de vaches. Mais si cela continue trop longtemps, toute l’herbe meurt, et toutes les vaches.

FORMAT : Donc il faut un accord sur la meilleure manière d’utiliser le pré. La démocratie dans ses meilleurs jours peut y parvenir.

Meadows : Peut-être. Mais si le système démocratique ne peut résoudre ce problème au niveau mondial, il essaiera probablement une dictature. Après tout, il s’agit de problèmes comme le contrôle de la population mondiale. Nous sommes maintenant depuis 300 000 ans sur cette planète et nous avons gouverné de bien des manières différentes. La plus réussie et la plus efficace a été la tribu ou le clan (10), non les dictatures et les démocraties.

FORMAT : Est-ce qu’une percée technologique pourrait sauver la Terre ?

Meadows : Oui. Mais les technologies ont besoin de lois, de ventes, de formation, de gens qui travaillent avec – je vous reporte à ce que je disais juste avant. De plus, la technologie n’est qu’un outil, comme un marteau, ou un système financier néolibéral. Tant que nos valeurs sont ce qu’elles sont, nous essaierons de développer des technologies qui répondent à ces valeurs.

FORMAT : Le monde entier voit actuellement son salut dans une technologie verte durable.

Meadows : C’est un fantasme. Même si nous arrivons à augmenter drastiquement le rendement de l’utilisation de l’énergie, à utiliser beaucoup plus les énergies renouvelables, et si nous faisons des sacrifices douloureux pour limiter notre consommation, nous n’avons pratiquement aucune chance de prolonger la vie du système actuel. La production de pétrole sera réduite de moitié environ dans les 20 prochaines années (11), même compte tenu de l’exploitation du pétrole de schiste. Tout va simplement trop vite. De plus, le pétrole permet bien davantage de choses que l’énergie alternative. Et on ne peut faire fonctionner aucun avion avec des éoliennes. Le directeur de la Banque Mondiale – qui juste auparavant était responsable pour l’industrie mondiale du transport aérien – m’a expliqué que le problème du pic pétrolier n’est pas discuté dans son institution, c’est tout simplement tabou. De toutes façons quiconque essaie est viré ou muté. Après tout, le pic pétrolier détruit la croyance en la croissance. Il faudrait tout changer.

FORMAT : Dans les dépenses des compagnies aériennes la part des combustibles fossiles est très élevée.

Meadows : Exactement. Et c’est pourquoi l’ère du transport aérien de masse bon marché se terminera bientôt. Cela ne sera accessible que pour les grands empires ou pays. Si vous avez beaucoup d’argent vous pourrez peut-être vous protéger de la pénurie d’énergie et de nourriture. Mais vous ne pourrez pas vous cacher du changement climatique, qui affecte à la fois les pauvres et les riches

FORMAT : Avez-vous des solutions à ces méga malheurs ?

Meadows : Il faudrait changer la nature de l’homme. Nous sommes aujourd’hui programmés de la même manière que nous l’étions il y a 10 000 ans. Si l’un de nos ancêtres était attaqué par un tigre, lui aussi ne se souciait pas de l’avenir, mais de sa survie immédiate. Mon inquiétude est que pour des raisons génétiques nous ne soyons tout simplement pas capables de maîtriser des choses comme le changement climatique de long terme (12) Tant que nous n’apprenons pas à faire cela, il n’y a pas de moyen de résoudre tous ces problèmes. Nous n’y pouvons rien faire. Les gens disent toujours : « Nous devons sauver la planète« . Non. La planète va se sauver toute seule. Elle l’a toujours fait. Parfois il y a fallu des millions d’années, mais c’est arrivé. Nous ne devrions pas nous inquiéter de la planète, mais de l’espèce humaine.

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(1) : « Les limites à la croissance » a été republié en 2004 dans une version mise à jour. Le livre est disponible en français, dans toutes les bonnes librairies.

(2) : L’exemple le plus net d’action commune de niveau mondial couronnée de succès pour changer un comportement dommageable pour l’environnement est l’interdiction des CFC (chlorofluorocarbones), qui a abouti à stopper la dégradation de la couche d’ozone et à laisser les processus naturels la reconstituer. Cet exemple – que Dennis Meadows cite d’ailleurs dans la mise à jour de l’étude en 2004 – mis à part, force est de lui donner raison.

(3) : Des études récentes, telles celle de Charles A. S. Hall et John W. Day (2009) et celle de Graham M. Turner (2012) indiquent que l’économie mondiale suit en effet une trajectoire assez similaire à celle que prédisait le modèle initial des « Limites à la croissance » en 1972.

(4) : La production de pétrole brut a en effet à ce jour été maximale en 2006 et il est tout-à-fait possible que cette année demeurera celle de la production la plus élevée. Le total de production de tous les carburants liquides a continué d’augmenter depuis cette date à rythme lent, mais seulement grâce aux apports du gaz naturel liquéfié, des biocarburants et du pétrole de schiste, ce qui ne saurait continuer bien longtemps ces ressources supplémentaires ayant chacune des limites assez étroites.

(5) : La production de gaz continue d’être en augmentation, même lente. Il est possible que Dennis Meadows anticipe quelque peu sur ce point.

(6) : Les émissions de gaz carbonique (CO2) ont en effet continué imperturbablement d’augmenter, quelles que soient les grandes intentions affichées par les uns ou par les autres.

(7) : Il s’agit de l’année 2011. Cependant, l’année 2012 a vu des émissions encore plus élevées, et 2013 a battu le record établi en 2012.

(8) : Dennis Meadows fait probablement ici référence au paradoxe de Jevons, qui a pour conséquence qu’une augmentation de l’efficacité énergétique peut paradoxalement résulter en une augmentation de la consommation totale d’énergie.

(9) : Un classique de l’étude économique : en l’absence d’accord mutuel régulant l’utilisation d’une ressource commune limitée, les personnes les plus dépensières utiliseront sans limite cette ressource, jusqu’à l’épuiser ou la dégrader complètement.

(10) : La plus réussie en terme de simple durée : tribus et clans existent depuis des dizaines de milliers d’années, les nations, cités, royaumes et empires seulement depuis des millénaires. Quant aux autres critères de succès, nous nous garderons de suivre Meadows sur ce point.

(11) : Sur le sujet du pic pétrolier, il est utile de consulter le dossier réuni par Matthieu Auzanneau du blog « Oil Man »

(12) : Ni le respect des limites de la nature, ni la planification de très long terme ne sont hors d’atteinte de l’humanité. A preuve la gestion prudente de leurs ressources par la plupart des communautés paysannes traditionnelles. A preuve la forêt de Tronçais plantée au XVIIème siècle sur ordre de Colbert qui s’inquiétait de ce que l’épuisement des forêts priverait la Marine du Roy de bois pour ses bâtiments vers l’année 1900, soit plus de deux siècles plus tard !

La question posée par Dennis Meadows est cependant troublante et difficile car pour gérer prudemment les ressources et l’environnement naturel mondial sur le long terme, c’est à l’échelle de l’humanité qu’il serait nécessaire d’agir, non à celle d’un groupe de villages ou d’une seule nation. Or la coopération internationale a été pratiquement toujours défaillante sur le sujet, et ceci depuis des décennies.

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Les notes sont de Nœud Gordien. Toute erreur dans la traduction serait de la seule responsabilité de Nœud Gordien.

La version originale de l’interview est disponible en allemand sur le site de Format.

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Voir également sur ce sujet les articles 38, 121, 182, 183


283 – Keynes sur la création monétaire

15 février 2014

Traité sur la monnaie

John Maynard Keynes

"A Treatise on Money: The Pure Theory of Money" (1930), p23-24

Pour la représentation des transactions, nous avons vu comment le transfert de titres sur de la monnaie peut être aussi efficace que la monnaie elle-même. Ainsi, les membres du public, ayant pris conscience de ce fait, se contenteront souvent de détenir ces titres sans les convertir en monnaie fiduciaire. De plus, il y a un certain nombre d’avantages à détenir de la monnaie bancaire et non du liquide.

Une banque moderne est une institution rendue possible par des habitudes de cet ordre. Historiquement, une banque a pu évoluer à partir d’une activité liée aux métaux précieux ou au transfert de monnaie d’un pays à un autre, ou qui offrait ses services d’intermédiaire pour établir des prêts ou pour la garde d’objets de valeur, ou qui empruntait les économies du public grâce à sa bonne réputation pour les investir à sa guise et à ses propres risques. Mais pour ce qui suit, nous nous occuperons des banques modernes totalement développées et qui opèrent en tant qu’entreprises.

Il existe deux manières pour une telle banque de créer des créances envers elle-même afin de mettre au monde de la monnaie, c’est-à-dire ce que nous appellerons ici des dépôts.

D’abord, elle peut créer des dépôts en faveur d’un déposant individuel en contrepartie d’une valeur reçue sous la forme soit de monnaie fiduciaire, soit de tout autre titre (un chèque par exemple) autorisant le transfert d’un dépôt dans une banque (une autre banque ou elle-même). Un membre du public présente du liquide ou un chèque, et obtient en retour un droit à une créance en liquide (un dépôt) qu’il peut exercer ou transférer à quelqu’un d’autre.

Mais il y a une seconde façon pour la banque de créer une créance envers elle-même. Elle peut elle-même acheter un actif, c’est-à-dire augmenter ses investissements, et les payer, en première instance du moins, en établissant une créance envers elle-même. Ou la banque peut créer une créance envers elle-même en faveur d’un emprunteur, en échange de sa promesse de celui-ci de rembourser plus tard ; la banque fait ainsi des prêts ou des avances.

Dans les deux cas, la banque crée les dépôts ; car seule la banque elle-même peut autoriser la création d’un dépôt dans ses livres, permettant ainsi au client de retirer du liquide ou de transférer sa créance à l’ordre de quelqu’un d’autre ; et il n’y a aucune différence entre les deux à part dans la nature de la cause pour la banque de créer le dépôt.

Il s’ensuit qu’une banque en activité sera, d’une part, en train de créer continuellement des dépôts en contrepartie soit de valeurs reçues soit de promesses, et d’autre part, en train d’annuler des dépôts parce que les créances en contrepartie de ces dépôts sont retirées en liquide ou transférées vers d’autres banques.

Donc elle reçoit et distribue du liquide constamment ; et constamment elle reçoit des créances payables par d’autres banques et elle doit honorer des créances payables à d’autres banques.

Maintenant il est évident que la banque doit gérer ses affaires de telle sorte que ces processus opposés s’annulent approximativement l’un l’autre, c’est-à-dire que le montant des liquidités payées chaque jour et le montant des créances venant des autres banques ne soient pas trop différents du montant des liquidités reçues et du montant des créances présentées aux autres banques. Le problème concret du banquier, par conséquent, est d’arranger ses affaires de telle sorte que le total de ses entrées journalières sous forme de liquide et de créances soit autant que possible égal à ses sorties journalières sous ces mêmes formes.

Il suit de cela que le rythme auquel la banque peut, en sécurité, activement créer des dépôts en prêtant et en investissant doit être en relation avec le rythme auquel elle en crée passivement en contrepartie de la réception de ressources liquides de la part de ses déposants. Car ces opérations passives augmentent les réserves de la banque même si seulement une partie en est conservée à la fin par la banque, alors que les opérations actives diminuent les réserves même si seulement une partie en est payée aux clients d’autres banques ; en fait on pourrait exprimer nos conclusions plus fermement que cela, puisque les clients emprunteurs empruntent en général avec l’intention de dépenser tout de suite les dépôts ainsi créés en leur faveur, alors que les déposants n’ont en général pas cette intention.

Les banquiers pragmatiques ont tiré de cette conclusion que pour le système bancaire dans son ensemble l’initiative revient aux déposants, et que les banques ne peuvent pas prêter plus que ce que les déposants leur ont confié. Mais les économistes ne peuvent pas accepter cela comme étant le bon sens que cela prétend être. Je vais par conséquent, tenter de rendre évident une matière qui ne doit pas, certainement, rester obscure.

Même si nous considérons cette affaire du point de vue d’une seule banque parmi les autres, il est apparent que le rythme auquel elle crée passivement des dépôts dépend partiellement du rythme auquel elle les crée activement. Car bien que les clients emprunteurs vont probablement dépenser promptement le montant de leur prêt, certains de ceux à qui ils le transfèrent peuvent être des clients-déposants dans la même banque. Dans la mesure où cela se produit, les dépôts créés activement sont bien loin d’être le fruit des dépôts créés passivement, c’est le contraire. Cela illustre en petit ce qui se passe pour le système bancaire dans son ensemble. Car, dans la mesure où les clients-emprunteurs payent leurs dépôts aux clients d’autres banques, ces autres banques se trouvent renforcées par l’augmentation de leurs dépôts créés passivement dans la même mesure que la première banque a été affaiblie ; et de la même façon notre banque individuelle se retrouve renforcée à chaque fois que les autres banques créent activement des dépôts. Si bien qu’une part de ses dépôts créés passivement, même quand ils ne sont pas le fruit de ses propres dépôts créés activement, est néanmoins le fruit des dépôts créés activement par les autres banques.

Si nous supposons un système bancaire fermé, sans relation avec le monde extérieur, dans un pays où tous les paiements sont faits par chèque et où aucune liquidité n’est utilisée, et si de plus nous supposons également que les banques n’estiment pas nécessaire dans de telles circonstances de détenir des réserves de liquidités mais règlent leurs engagements interbancaires par le transfert d’autres actifs, alors il est évident qu’il n’y a pas de limite au montant de monnaie bancaire que les banques peuvent créer pourvu qu’elles marchent toutes d’un même pas. Les mots en italiques sont la clé du comportement du système. Tout mouvement en avant par une banque individuelle l’affaiblit, mais tout mouvement identique par une de ses banques voisines la renforce ; de telle sorte que si elles avancent ensemble, personne n’est affaibli en moyenne.

Donc le comportement de chaque banque, bien qu’elle ne puisse pas avancer de plus d’un pas an avance des autres, sera gouverné par la moyenne des comportements des banques dans leur ensemble, moyenne à laquelle, cependant, elle peut apporter son quota petit ou grand. Chaque président de banque dans son bureau peut se considérer comme l’instrument passif de forces extérieures sur lesquelles il n’a aucun contrôle ; et pourtant, les "forces extérieures" ne peuvent être rien d’autre que lui-même et ses collègues présidents, et certainement pas ses déposants.

Un système monétaire de cette sorte possèderait une instabilité intrinsèque ; car tout événement qui aurait tendance à influencer le comportement de la majorité des banques dans la même direction, que ce soit en avant ou en arrière, ne rencontrerait aucune résistance et serait susceptible de déclencher un mouvement violent du système tout entier. Nous verrons que les systèmes monétaires ne sont en général pas aussi mauvais que cela et que des dispositifs pour limiter leur instabilité intrinsèque ont été conçus. Cependant, cette tendance pour des mouvements de résonance de la part d’éléments individuels à l’intérieur d’un système bancaire est toujours présent dans une certaine mesure et doivent être pris en considération. De plus, quand les conditions d’un système clos sont réunies, comme dans le cas d’un pays qui dispose d’une devise papier inconvertible ou dans le cas du monde pris dans son ensemble, la tendance à l’instabilité due aux mouvement de résonance est une caractéristique de la plus haute importance.

Dans le cas hypothétique que nous venons de considérer, nous avons supposé que tous les paiements étaient effectués par chèque et que les banques membres ne subissent aucune obligation ou nécessité de maintenir des réserves de liquidités. Nous devons maintenant ôter ces limitations. Si certains paiements sont réalisés en espèces, le montant d’espèces ainsi utilisé représentera généralement une proportion, plus ou moins stable, du montant de monnaie bancaire. Dans ce cas la création de plus de monnaie bancaire par les banques dans leur ensemble conduira à une fuite de liquidités pour les banques dans leur ensemble, ce qui fixera une limite à la possibilité des banques de créer de la monnaie bancaire, sauf si elles sont en mesure d’obtenir la livraison d’une plus grande quantité d’espèces.

Mais pour tout banquier donné, les espèces ne sont pas suffisantes pour satisfaire à cette condition. Même quand il avance du même pas que ses voisins, il y aura des différences journalières entre ses créances sur eux et leurs créances sur lui, et la grandeur de ces différences dépendra en partie de l’étendue de son entreprise, qui peut être mesurée approximativement par le volume de ses dépôts. En conséquence, afin de traiter les divergences mineures qui ne manqueront pas d’apparaître sur de courtes périodes, un banquier conservera toujours quelques ressources liquides sous la main, en partie sous forme d’espèces et en partie sous forme de dépôts dans une autre banque ou dans d’autres banques – lesquelles ressources, appelées ses "réserves", montent et descendent avec le volume de ses dépôts et parfois, par la loi ou la coutume, sont en rapport rigide avec eux. Pour traiter la question des créances interbancaires, les banques ont mis en place un organisme appelé Chambre de Compensation, qui calcule chaque jour combien est dû pour équilibrer les comptes entre une banque donnée et chaque autre banque et entre chaque autre banque et cette banque donnée. Pour régler les différences éventuelles, des espèces pourront, si nécessaire, être utilisées ; mais pour une question de commodité, les banques acceptent généralement pour les règlements journaliers une créance sur une seule banque sélectionnée – la Banque du banquier comme on l’appelle parfois – qui est habituellement la Banque Centrale ou Banque d’État. De plus, les dépôts d’une Banque Centrale ne sont pas seulement là pour régler les différences en Chambre de Compensation, mais encore peuvent aussi devenir des espèces quand la partie espèces des réserves d’une banque ont besoin d’être reconstituées.

Une banque doit, par conséquent, d’abord décider quel montant de réserves il sera prudent de viser – ou parfois, cette matière est décidée par la loi. Le chiffre, dont nous parlerons en détail dans le Volume II, dépend d’une part des habitudes des déposants, gouvernées par les habitudes du pays et de l’époque et par le genre d’activité conduite par les clients d’une banque en particulier, et d’autre part de la part de marché de la banque qui dans ce cas se mesure généralement par le volume de ses dépôts.

Donc chaque banque se fixe pour elle-même une certaine proportion de ses dépôts (par exemple 10%) qu’elle visera de maintenir en réserve – une proportion qui n’est pas nécessairement la même pour des banques différentes et qu’une banque individuelle peut faire varier selon les saisons et les époques, à moins que la loi ne les oblige à s’aligner de manière uniforme. Ayant fixé cette proportion, la banque ne souhaitera ni voir s’élever ses réserves au-dessus de ce chiffre, ce qui signifierait que son activité n’est pas aussi profitable qu’elle le pourrait, ni les voir descendre en-dessous. En conséquence, elle créera activement des dépôts en prêtant et en investissant sur une plus petite ou une plus grande échelle, selon que ses réserves, compte non-tenu des fluctuations quotidiennes, montreront une tendance à diminuer ou à augmenter.

Nous voyons maintenant qu’il existe une contrainte, non seulement sur les banques individuelles qui doivent garder le même pas, mais aussi sur les banques dans leur ensemble. Car si les banques dans leur ensemble créent des dépôts à un rythme qui va amener les réserves dans leur ensemble à tomber trop bas, certains banquiers vont se retrouver avec des ratios insuffisants et vont être obligés par conséquent de faire un pas en arrière ; alors que si les dépôts en agrégé sont en-dessous de leur ratio normal par rapport aux réserves, certaines banques vont se retrouver avec des ratios de réserves excessifs et seront incitées à faire un pas en avant. Donc c’est l’agrégat des ressources en réserves qui détermine le "pas" qui sera commun au système bancaire dans son ensemble.

Prolonger la discussion pour découvrir ce qui détermine l’agrégat des réserves-ressources des banques-membres anticiperait sur les chapitres suivants. Mais nous pouvons tout aussi bien indiquer les éléments du problème ici.

Considérant que la Banque Centrale est aussi l’autorité d’émission des billets, l’agrégat des réserves-ressources des banques-membres sera sous le contrôle de la Banque Centrale, pourvu que cette dernière puisse contrôler l’agrégat de son émission de billets et de ses dépôts. Dans ce cas, la Banque Centrale est le chef d’orchestre et bat la mesure. Il se peut, cependant, que le montant des dépôts créés par la Banque Centrale elle-même soit placé, par la loi ou la coutume, en dehors de son contrôle discrétionnaire et régulé par une règle rigide, auquel cas nous pouvons décrire cela comme un système "automatique". Finalement, il se peut que les Banques-Membres elles-mêmes aient un peu de pouvoir, peut-être dans certaines limites, et puissent augmenter à leur gré leurs dépôts à la Banque Centrale ou le montant des billets qu’elles retirent de ses guichets émetteurs de billets. Dans ce cas, des mouvements de résonance de la part des Banques-Membres s’amplifieront au fur et à mesure et se nourriront eux-mêmes sous la forme de ressources-réserves grandissantes, avec pour résultat qu’il sera difficile de contenir l’instabilité inhérente du système.

J’ai essayé d’en dire assez pour montrer que la controverse habituelle, à savoir : Comment et par qui les dépôts bancaires sont-ils "créés" ?, est quelque peu illusoire. Il n’y a guère de doute que, si l’on emploie un langage aussi convenable que possible, tous les dépôts sont "créés" par la banque qui les détient. Il n’est certainement pas exact que les banques sont limitées à cette sorte de dépôts qui sont nécessairement créés à chaque fois que des déposants viennent de leur propre initiative apporter du liquide ou des chèques. Mais il est clair également que le rythme auquel une banque individuelle crée des dépôts de sa propre initiative est soumis à certaines règles et limitations ; – elle doit rester au même pas que les autres banques et ne peut pas élever ses propres dépôts relativement au total des dépôts hors de proportion avec son quota dans le domaine bancaire du pays. Finalement, le "pas" commun à toutes les Banques-Membres est gouverné par l’agrégat de leurs réserves-ressources.

La monnaie courante est principalement de la monnaie bancaire.

L’importance en proportion de monnaie de base (monnaie centrale, ou monnaie d’État) et de monnaie bancaire créée comme ci-dessus dans le total de la monnaie en circulation varie grandement à différentes périodes et dans différents pays, selon le niveau qui a été atteint dans l’évolution des pratiques monétaires. Mais la tendance est bien vers une prépondérance de la monnaie bancaire – qui, dans des pays comme les États-Unis ou la Grande Bretagne constituent peut-être les 9/10èmes de la monnaie circulante agrégée – la monnaie d’État occupant une position catégoriquement subsidiaire.

On pourra par conséquent simplifier l’argument, sans porter gravement atteinte à sa généralité, si l’on suppose non seulement que toute la monnaie de Banque Centrale est détenue par les Banques-Membres, mais encore que toute la monnaie circulante détenue par le public est de la monnaie des Banques-Membres, c’est-à-dire des dépôts bancaires. Cette version simplifiée, bien entendu, ne représente pas les faits réels. Mais elle permet d’économiser bien des discours et peut facilement s’adapter à la réalité des faits. En outre, les conséquences d’une telle hypothèse seront presque identiques à la réalité, dans la mesure où les proportions selon lesquelles le total de monnaie de base est détenu par le Public, les Banques Membres et la Banque Centrale, ont tendance à être constantes. Quand les faits diffèreront de manière significative de ce schéma simplifié, je ferai de mon mieux pour les ramener dans le cadre.

[…] Ainsi, en Grande-Bretagne et aux États-Unis et de plus en plus ailleurs l’utilisation de la monnaie bancaire est maintenant tellement dominante que beaucoup moins de confusion sera causée en en faisant un cas général et l’utilisation d’autres types de monnaie un cas particulier, qu’en traitant la monnaie de base comme le cas général et en présentant la monnaie bancaire comme une complication ultérieure. Cette dernière pratique, largement confirmée par les faits, conduit à négliger de mettre l’accent sur l’une des caractéristiques les plus fréquentes de l’économie moderne, et à traiter ces caractéristiques comme des anomalies ou des exceptions.

keynes


282 – La chasse aux dogmes

20 décembre 2013
Par Alain Grandjean (article d’origine sur http://alaingrandjean.fr/2013/12/02/la-chasse-aux-dogmes/ )

Avant de proposer des réformes de l’Euro et de sa gouvernance, il importe de bien identifier les erreurs doctrinales qui ont présidé à sa construction et plus généralement à la construction économique européenne actuelle. Cette analyse peut paraître ambitieuse, tant ces dogmes semblent incontournables car acceptés comme vérités révélées par la majorité des dirigeants de gauche ou de droite. Elle est essentielle pour éviter les risques de retomber dans les mêmes errements. Quant à la toute-puissance des dogmes, l’histoire nous montre qu’elle est heureusement toute-relative.

1 L’efficience des marchés, en particulier des marchés financiers

Toute une branche de l’économie théorique des travaux fondateurs de Léon Walras à ceux de Gérard Debreu vise à modéliser l’économie de marché et à identifier les conditions de son « optimalité » au sens de Pareto : une situation est optimale au sens de Pareto, quand il n’est pas possible d’améliorer la situation d’un des acteurs sans en défavoriser un autre. De cette abondante littérature, il ressort clairement que les marchés « réels » ne sont pas efficients parce qu’ils ne remplissent pas les conditions qui les rendraient tels. Pour autant l’Europe, dès le traité de Rome, s’est construite autour de l’idée centrale d’un marché intérieur, et du primat de la libre circulation des personnes, marchandises et capitaux. Elle a donné un pouvoir considérable à la direction de la concurrence, et contribué à la libéralisation progressive des services publics. Comme pour tous les dogmes que nous allons évoquer ici, tout est une question de mesure et d’ampleur : que l’économie de marché « fonctionne » globalement mieux qu’une économie où les prix sont déterminés de manière centralisée, il est peu de personnes pour contester ce fait. Mais faut-il faire de la concurrence un saint graal ? Ne voit-on pas les effets délétères pour l’Europe[i] de la concurrence de tous contre tous ?

Quant aux marchés financiers, leur efficience, au sens actuel,  a été modélisée par Eugène Fama[ii],  qui tente de relier la notion économique d’efficience[iii] au sens courant  de « bonne » allocation des ressources (capitaux, investissements) de sorte qu’on évite les gaspillages à celle d’information. Un marché est efficient au sens où les prix qu’il fournit aux intervenants sur ce marché révèlent toute l’information pertinente.

« A market in which prices always ‘fully reflect’ available information is called ‘efficient’ ». [iv]Sur un marché efficient, les actifs ne sont jamais sous-évalués ou surévalués. Si Eugène Fama a cru démontrer que les marchés financiers l’étaient,  c’est au prix d’hypothèses peu réalistes, non rencontrées dans la pratique. C’est surtout au prix d’une conception très abstraite de l’efficience.

Pour une critique détaillée de ce concept et de cette hypothèse, je renvoie au livre de Gaël Giraud[v] et à l’analyse très profonde de Nicolas Bouleau[vi] qui en présente un résumé dans son  blog. Je rappelle également les travaux de Benoît Mandelbrot, mathématicien inventeur des fractales. Il a  montré que les crises financières proviennent plus souvent et sont d’une plus grande ampleur que ce que prévoient les théories de l’efficience. Celles-ci supposent en général que les mouvements sur les marchés financiers obéissent à des lois de probabilité dites « normales » ; l’observation des faits montrent qu’il n’en est rien[vii].

Il n’est cependant pas nécessaire de lire ces travaux techniques pour constater l’inefficacité des dits marchés. Vu de haut, il est évident que les marchés financiers « n’allouent pas les capitaux » sur les opérations les plus utiles socialement et ne sont pas capables de fournir un cadre stable permettant à l’économie de fonctionner correctement.

C’est ce que montrent l’ampleur et la répétition des crises financières, depuis qu’ont été libérés, décloisonnés et déréglementés les marchés (le top départ ayant été donné par Richard Nixon, qui ouvrit le bal en décrochant le dollar de l’or et en ouvrant la porte aux changes flottants, souhaités par les libéraux, Milton Friedman en tête).

On comprend assez facilement que les conséquences et l’échec du communisme réel aient ôté l’envie de retourner dans un système où les prix seraient déterminés par une autorité centrale. Qu‘il faille recourir pour ce faire à des mécanismes de marché, pour toute une série de biens, cela semble acquis. Mais croire en l’infaillibilité des dits mécanismes, c’est précisément tomber dans le dogme. Les marchés ont des défaillances, de mieux en mieux répertoriées tant par la pratique que par la théorie. Dont acte ! Et bienvenu donc aux mécanismes de régulation publique.

2 La supériorité du libre-échangisme

Le débat entre libre-échange et protectionnisme est multi-séculaire. Il est à l’origine d’une littérature économique abondante qui montre là-aussi que la liberté des échanges ne peut être optimale dans la « vraie vie ». Peu importe, disent les libéraux : faisons tendre la vraie vie vers l’idéal des modèles. Exemple : si les « rigidités »  du marché du travail nuisent à l’efficacité supposée du libre-échange, ce qu’il faut c’est les supprimer. Ben voyons ! Je ne reprendrai pas ici les termes du débat mais vous propose plutôt quelques bonnes références[viii]. L’essentiel me semble être de réfuter l’idée selon laquelle les économistes seraient favorables au libre-échange et les citoyens plutôt contre, par manque de culture ou de capacité d’abstraction. La littérature théorique montre au contraire que les vertus du libre-échange sont plus que discutables et conditionnées à des hypothèses non vérifiées en réalité. La supériorité du libre-échange est donc un simple dogme. On peut (et on doit) imaginer des solutions qui permettent de protéger les pays d’une concurrence biaisée, par des conditions sociales ou environnementales indécentes, ou par une monnaie sous-évaluée[ix].

3 La nécessaire liberté des échanges de capitaux ou le dogme de l’interdiction du contrôle des capitaux

Depuis les années 70, la liberté des échanges de capitaux s’est transformée en dogme. L’Acte Unique européen  l’a actée en février 1986, comme l’une des libertés fondamentales, intangibles de l’Union Européenne. Toute restriction aux mouvements de capitaux est strictement interdite, aussi bien entre Etats membres qu’entre l’Union et les pays tiers. Le contrôle des changes apparaît maintenant comme une relique barbare.

C’est pour le moins curieux, quand on regarde les faits. Le pays qui a le moins mal résisté à la crise financière asiatique de 1998 n’est-ce pas la Malaisie qui a rétabli le contrôle des changes ? Dans des pays qui sont financés par des prêts internationaux à court terme, susceptibles de se déplacer à la moindre rumeur,  il est parfois nécessaire de recourir à cette pratique ? Ne fallait-il pas empêcher la fuite de 70 milliards d’euros au moment de l ‘attaque spéculative contre la Grèce ? Ne fallait-il pas y recourir à Chypre, quand l’Europe a lancé l’idée de saisir une partie des dépôts bancaires ?

Sur un plan plus général, n’est-il pas évident que le libre-échange des capitaux permet :

- le blanchiment d’argent dans des paradis fiscaux

- aux hedge funds de spéculer sans limite et de déstabiliser l’économie mondiale

- des attaques spéculatives contre les monnaies des pays, contraires à leur intérêt

Le FMI semble cependant amorcer un virage : « Il n’y a pas d’obligation de libéraliser les mouvements de capitaux dans les dispositifs réglementaires du FMI »[x].

En bref, la libre circulation des capitaux n’est pas un idéal économique. Recourir à des restrictions dans cette circulation n’a rien d’un crime, ni d’une faiblesse, mais s’impose dans de nombreuses situations.

4 La neutralité de la monnaie et l’origine exclusivement monétaire de l’inflation

Passons au dogme suivant selon lequel la monnaie serait neutre. Une émission monétaire « excessive » ne pourrait se traduire in fine qu’en hausse des prix et non en augmentation de l’activité économique. Inversement, l’inflation (au sens de hausse générale des prix des biens et services) ne serait que d’origine monétaire.

Ce dogme est lui aussi contraire aux faits les plus saillants. Si l’on considère l’émission de monnaie centrale, qui, dans les dernières années, a cru aux USA et en Europe de façon colossale, on ne voit pas de corrélation avec la hausse des prix (des biens et services) qui est restée bien sage depuis des décennies. Si l’on considère la monnaie endogène (créée par les banques commerciales, et représentée par M1 ou M2) ou si on prend un autre indicateur comme M3, on ne voit pas non plus le moindre lien avec la hausse des prix. Les graphiques suivants, même s’ils ne couvrent pas les mêmes périodes sont très illustratifs de cette absence de liens entre création monétaire et hausse du prix des biens et services.

Evolution de l’indice des prix à la consommation dans la zone euro 1961 – 2009 (source BCE)

Évolution de l’indice des prix à la consommation dans la zone euro 1961 – 2009 (source BCE)

 massemonétaire

m3

zoneeuro-basemonétaire

Cette théorie est tout bonnement fausse. Nous l’avons démontré, théoriquement et pratiquement il y a déjà quelques années, dans notre ouvrage « La monnaie dévoilée »[xi] . Non ! La monnaie n’est pas un voile sur les échanges : elle joue un rôle dans l’économie et, en particulier, ses conditions de création (en contreparties de dettes ou au contraires d’actifs permanents) ont un effet économique déterminant[xii]. Elle peut stimuler l’économie. Symétriquement,  l’idée propagée par le Prix Nobel Milton Friedman que « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production » est tout simplement fausse. La hausse des prix des années 70 en Occident est clairement due au choc pétrolier, et n’a pas de rapport avec l’évolution de la masse monétaire…

5  L’interdiction faite aux Etats de bénéficier de la création monétaire

Dans la vision monétariste (à l’origine du dogme 4), si l’on veut éviter l’inflation, source (dans cette optique) de tous les drames économiques[xiii], il faudrait ôter cet instrument aux Etats, nécessairement (selon cette vision) prodigues et peu rigoureux dans le maniement de la « planche à billets ». Faute de quoi l’inflation serait fatale. Et elle dégénèrerait en hyper-inflation comme en Allemagne en 1923, en Amérique du Sud dans les années 80, en RDC dans les années 90 ou au Zimbabwé dans les années 2000. Si ces exemples montrent la nécessité d’un contrôle solide des émissions monétaires, il ne prouve en rien la thèse monétariste. L’inflation n’est pas toujours un mal absolu, si elle est contenue et elle n’est pas toujours d’origine monétaire. Elle ne dégénère pas toujours en hyperinflation.

En revanche priver l’Etat du pouvoir de création monétaire c’est l’obliger à se financer auprès des banques et marchés financiers. C’est lui imposer des charges d’intérêt qui, capitalisées, finissent par représenter une part significative du poids de la dette publique.  Sur la période 1979-2009, si l’Etat et les administrations publiques n’avaient pas eu à payer d’intérêts, la dette publique recalculée  comme (Dette observée en fin de période – Somme des intérêts sur la période, courbe grasse sur le graphique) se serait maintenue à environ 20% du PIB. Le cumul des déficits primaires additionné à la dette de début de période conduit à une dette de fin de période qui a cru en ordre de grandeur sur la période comme le PIB. Ce calcul montre que la croissance de la dette publique est donc due, au premier ordre, à la capitalisation des intérêts sur la période !

Au total, priver l’Etat du bénéfice de la création monétaire, est une assez mauvaise idée[xiv]

interets-endettement 

6 La nécessaire indépendance de la Banque Centrale ; son rôle limité à la maîtrise de l’inflation du prix des biens et services

Dès lors qu’on  refuse le dogme 4, on refuse aussi celui de l’indépendance de la Banque Centrale et de la limitation de son rôle. Preuve en est, pour les monétaristes, la longue période de « grande modération »[xv]. A l’évidence cette modération a plus été due au contre-choc pétrolier et à la montée de la concurrence internationale qu’à la politique monétaire occidentale, qui a au contraire préparé les conditions des crises financières en 2001 puis en 2008. S’il est nécessaire  pour de simples questions de gestion d’isoler clairement l’institut monétaire, il n’est pas du tout utile de le rendre indépendant du pouvoir politique et encore moins de limiter son action à la lutte contre la hausse des prix des biens et services. Politiques monétaires et budgétaires doivent être coordonnées (la réforme budgétaire suédoise des années 90, tant vantée, n’a été possible que par une action de la banque centrale visant à dévaluer la Couronne suédoise, pour atténuer le choc de la rigueur budgétaire). La banque centrale doit intégrer, dans ses choix,  l’activité économique, la parité monétaire, la variation des prix des actifs et enfin la parité extérieure de la monnaie…

En résumé, le dogme qui a été intégré dans le Traité de Maastricht doit être complètement abandonné.

Conclusion

Nous venons de passer en revue quelques-uns des dogmes les plus lourds qui ont présidé à l’élaboration du traité de Maastricht à l’origine de la gestion actuelle de la monnaie unique. Leur remise en cause nous permet de concevoir de nouvelles propositions ou mettre en lumière celles qui sont faites aujourd’hui pour sortir de l’impasse…

Alain Grandjean

[i] Voir le livre de Robert Salais qui montre comment s’est construite et structurée l’Europe autour de ces mythes. Le Viol d’Europe. Enquête sur la disparition d’une idée, de Robert Salais. PUF, 432 pages, 20 euros. Et voir la recension de sont livrehttp://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/21/comptes-et-legendes-de-l-union-economique-et-monetaire_3464251_3234.html
[ii] Ce qui lui a valu le prix Nobel en 2013. Il a lui-même reconnu par écrit que son modèle était  violemment contredit par les faits, avant de se raviser et de continuer, après 2008, comme si de rien n’était, à défendre ses idées.
[iii] Voir également l’analyse de Bernard Guerrien, www.bernardguerrien.com/Marcheefficient.doc
[iv] Fama E., « Efficient Capital Markets : A Review of Theory and Empirical Work » J. of Finance, Vol. 25, No. 2, May 1970, pp. 383-417.
[v] Illusion financière, Editions de l’atelier, 2012
[vi] http://nicolasbouleau.eu/critique-de-lefficience-des-marches-financiers/
[vii] Voir http://www.communication-sensible.com/articles/article0111.php et Une approche fractale des marchés, Benoît Mandelbrot, et les livres de Christian Walter, dont le plus accessible a été rédigé avec Michel de Pracontal, Le virus B, crise financière et mathématique (http://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Walter)
[viii] Vingt propositions pour réformer le capitalisme, Par Gaël Giraud et Cécile Renouard, Flammarion, 2012, et les vidéos associées : http://www.20propositions.com/ L’article de Gaël Giraud : http://www.revue-projet.com/articles/plaidoyer-pour-un-protectionnisme-europeen/; Le livre Inévitable protectionnisme, Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Adrien de Tricornot, Gallimard. 2012 (voir sur notre blog http://alaingrandjean.fr/2012/01/23/inevitable-protectionnisme%E2%80%A6/…)
[ix] Voir par exemple http://www.chomage-et-monnaie.org/2011/12/05/entre-libre-echange-et-protectionnisme-classique-quelle-bonne-mesure/
[x] IMF Staff paper : « The liberalization and management of capital flows- An institutional view, le 14 novembre 2012
[xi] Gabriel Galand et Alain Grandjean, L’harmattan, 1997
[xii] Voir également 20 propositions pour réformer le capitalisme op. cité et illusion financière, op. cité
[xiii] Certes les épargnants sont les perdants d’une période inflationniste. Mais les jeunes souvent endettés ou susceptibles de l’être en sont les gagnants. Le bilan des avantages et  inconvénients de l’inflation, quand elle reste limitée et qu’elle ne dégénère pas en hyperinflation se discute.
[xiv] Voir http://fr.scribd.com/doc/85967566/Alain-Grandjean-Transfe%CC%81rer-le-be%CC%81ne%CC%81fice-de-la-cre%CC%81ation-mone%CC%81taire-a%CC%80-la-puissance-publique
[xv] Voir http://en.wikipedia.org/wiki/Great_Moderation

281 – Dépenses publiques comparées

23 novembre 2013

dépenses publiques en %PIB

Extrait de l’excellent article de l’observatoire des inégalités


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